Lordon, Frédéric
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (un entretien d'environ quarante-cinq minutes ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres et les extraits sonores ; les passages incertains sont omis)
Core ideas
Lordon présente son livre comme une étape intermédiaire d'un programme de recherche d'une quinzaine d'années qui hybride philosophie spinoziste et sciences sociales (conatus, affects, puissance, imaginaire, complexion, multitude). Le propos est d'appliquer ces concepts à la politique, conçue non comme domaine des idées et de la raison troublées par les passions, mais comme un « milieu essentiellement passionnel ». Il distingue l'émotion (retour en force dans les sciences sociales et le discours courant, souvent opposée à la raison, ce qu'il rattache à ce que Bourdieu appelait le « racisme de l'intelligence » : émotions pour le peuple, raison pour les élites) de l'affect spinoziste, plus général : l'effet produit par une chose sur une autre. Les idées, de nature idéelle, ne peuvent pas « mordre sur les corps » : elles ne nous arrivent que portées par des affects, et leur effet dépend de la complexion passionnelle qui les reçoit (la musique est « bonne pour le mélancolique, mauvaise pour l'endeuillé, ni bonne ni mauvaise pour le sourd »). La politique est l'art d'affecter la multitude, de rendre puissantes des idées qui, en elles-mêmes, ne le sont pas.
Il accepte les conséquences relativistes : dans le régime de la « servitude passionnelle », chacun juge du bien et du mal selon son affect, et rien ne fonde objectivement un engagement axiologique ; la politique est une « agonistique » d'adhésions passionnelles, où l'histoire « ramasse les copies », et l'effort d'argumenter en généralité est « un hommage » rendu à l'idéal d'une généralité inatteignable ; il rapproche Spinoza de Pascal (relativisme puis geste salvateur : le Christ chez Pascal, la raison du troisième genre chez Spinoza). Il récuse l'antinomie puissance/raison : l'effort de raisonnement est soutenu par des affects, les idées vraies ne deviennent efficaces que si elles sont soutenues par des affects plus forts. La multitude est toujours structurée, clivée, conflictuelle.
Il illustre avec deux séquences : le discours du patron qui distribue des blouses dans « Louise-Michel » et l'agression de cadres d'Air France par des salariés : pour lui, il faut d'abord suspendre le jugement normatif et voir « comment ça joue », par le mimétisme des affects (modulé par les affinités et les antipathies), et il insiste sur le rôle des médias, qui montrent des images tronquées (« ce n'est pas une image juste, c'est juste une image », Godard) en cachant les causes : d'où l'importance politique de restaurer les images manquantes par le documentaire, la fiction, la photographie, la BD ou la littérature (Orwell et le charbon, les « terres rares » du téléphone portable). Il reconnaît qu'on ne peut pas remonter à l'infini la chaîne des causes et qu'il faut assumer son jugement tronqué, dans une condition « anarchique » (sans fondement premier), « comme le baron de Münchhausen », tout en cherchant à faire mieux.
Excerpts
“« Les idées ne nous arrivent jamais sous leur forme d'idées pures : elles nous arrivent toujours accompagnées, véhiculées par des affects. Si le véhicule des affects n'est pas là, l'idée restera impuissante à nous faire faire quelque chose. »”
“« La politique, c'est l'art de produire des affects communs, l'art d'affecter le plus grand nombre. [...] La vie politique est une agonistique de la puissance, une agonistique des adhésions passionnelles. »”
“« Bien plus que les discours, les images ont un pouvoir d'affecter tout à fait considérable : si vous entendez le mot "violences policières" ou si vous voyez le lycéen tabassé par trois flics, ça ne vous fait pas du tout le même effet. »”