Wacquant, Loïc
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Loïc Wacquant retrace sa vocation de sociologue à sa rencontre déterminante avec Pierre Bourdieu, lors d'une conférence à Polytechnique suivie de trois heures de discussion qui, dit-il, ont constitué une véritable illumination. Il revient sur Invitation à la sociologie réflexive, coécrit avec Bourdieu alors qu'il menait de front, à Chicago, son entraînement quotidien à la salle de boxe et l'écriture théorique nocturne — une double vie qu'il compare à celle du docteur Jekyll et de Mr Hyde. Il détaille les trois formes de réflexivité distinguées par Bourdieu : une réflexivité « égologique » centrée sur la position sociale singulière du chercheur, une réflexivité « rhétorique » portant sur les effets de style de l'écriture ethnographique, et la réflexivité proprement bourdieusienne, dite « épistémique », qui consiste à retourner sur soi-même les outils d'analyse qu'on applique au monde social. Il présente l'œuvre de Bourdieu dans son ensemble comme une sociologie de la domination — en particulier de la domination symbolique, celle par laquelle le dominé participe lui-même, sans en avoir toujours conscience, au rapport de pouvoir qui le subordonne.
Il retrace ensuite la genèse de son immersion dans le ghetto noir de Chicago : arrivé en 1985 pour son doctorat, logé par l'université à la lisière du ghetto entourant le campus, il choisit d'étudier ce monde « de l'intérieur et par le bas » pour échapper aux catégories de sens commun qu'il juge empreintes de préjugés raciaux dans la littérature sociologique américaine de l'époque. Faute de pouvoir simplement arpenter la rue — espace rendu dangereux et donc de facto interdit —, il trouve dans une salle de boxe un point d'ancrage, s'y inscrivant sous prétexte d'apprendre à boxer plutôt que d'avouer sa démarche d'enquête. Il décrit ce parcours comme une suite de trois défis progressifs : tenir physiquement l'épreuve de l'entraînement pugilistique ; se servir de la salle comme poste d'observation de la vie quotidienne du ghetto (ce qui donnera lieu à son livre Parias urbains, comparant ghetto noir américain et banlieues populaires françaises) ; et enfin, défi imprévu, résister à l'attraction du monde de la boxe lui-même, au point d'envisager sérieusement d'abandonner sa carrière universitaire pour devenir boxeur professionnel — projet auquel son vieux coach Didi, en le menaçant de lui « casser les deux genoux » s'il se rendait à la commission de boxe, mit une limite salutaire.
Wacquant développe longuement l'analogie entre le monde de la boxe et le sacré durkheimien : il résume la vie du boxeur professionnel par trois notions — discipline (l'entraînement quotidien répétitif), sacrifice (un « catéchisme » d'interdits alimentaires, sociaux et sexuels comparable aux prescriptions des grandes religions, culminant dans l'abstinence sexuelle des semaines précédant un combat, qu'il interprète comme une conversion de la libido sexuelle en « libido pugilistica », un désir homo-érotique chaste tourné vers le corps de l'adversaire) et cœur (le courage spécifique qui vaut reconnaissance au boxeur qu'il gagne ou qu'il perde). Il insiste sur le paradoxe, souvent relevé par les entraîneurs eux-mêmes, de la douceur des boxeurs dans la vie quotidienne : la violence encadrée du ring, rigoureusement dosée lors des séances de sparring et distincte de la brutalité professionnelle où le but est explicitement de blesser l'adversaire, s'accompagne d'un code d'honneur strict interdisant l'usage de cette maîtrise technique hors du ring, en particulier contre une femme. Le ghetto lui-même est décrit comme un espace de « confinement » — terme qu'il emploie en notant sa résonance nouvelle depuis la pandémie de Covid — à la fois espace d'exclusion raciale et espace protecteur où les Noirs, entre eux, peuvent faire l'expérience d'une dignité et d'une réciprocité refusées à l'extérieur.
Deux archives ponctuent l'entretien : la voix de James Baldwin en 1970, décrivant la difficulté à distinguer, dans l'expérience noire américaine, ce qui relève d'être un homme et ce qui relève d'être noir — une double conscience qu'il compare à celle d'un acteur constamment en représentation ; et la chanson consacrée à Mohamed Ali suivie d'un extrait de sa propre voix lors d'Apostrophes en 1976, où le boxeur explique que son assurance publique gêne les Blancs mais inspire confiance aux Noirs, qu'on n'a jamais habitués à se montrer fiers. Wacquant juge le constat de Baldwin toujours valable en 2023, comparant le rapport quotidien des Noirs américains aux Blancs à un rapport structurellement colonial de déshonneur permanent, et affirme que la police américaine tuerait environ trois personnes par semaine sans que ce fait, banalisé, ne fasse plus l'actualité — situation qu'il estime globalement inchangée depuis l'accession de Joe Biden à la présidence malgré les avancées obtenues par le mouvement Black Lives Matter.
Excerpts
“« Une réflexivité qu'on peut dire égologique, où le sociologue se tourne vers sa propre personne dans son individualité particulière [...] une seconde réflexivité qu'on peut appeler rhétorique, qui est le retour sur le texte et sur les effets rhétoriques [...] et la troisième notion, proprement bourdieusienne, qu'on peut appeler réflexivité épistémique, qui est le retour sur les outils de la recherche et sur le regard que le chercheur porte sur le monde qu'il étudie. »”
“« Ces trois séries d'interdits sont semblables aux interdits que les grandes religions imposent à leurs membres [...] en suivant ces commandements du catéchisme pugilistique, le boxeur rentre dans un espace sacré, dans un espace séparé — le sacré, disait Durkheim, c'est ce qui se sépare du monde profane. »”
“« La douceur des boxeurs leur vient du fait qu'ils doivent contrôler leur agressivité, ils doivent la domestiquer, ils doivent la canaliser [...] on ne se bat pas dehors, et on n'utilise pas sa capacité de boxeur contre ceux qui n'en ont pas la maîtrise — et une autre chose que les jeunes boxeurs apprenaient à la salle de Didi, c'est qu'on ne frappe pas une femme. »”