Bourdieu, Pierre & Moulin, Raymonde
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Core ideas
La première voix définit les pratiques culturelles (fréquentation du musée, du concert, du théâtre, du cinéma) et soutient que leur simple observation permet une connaissance des attitudes inconscientes meilleure que celle des discours, « toujours risqués d'être idéologiques ». Le taux de fréquentation des musées s'accroît régulièrement avec le niveau social et d'instruction : le visiteur « modal » a au moins le baccalauréat ; l'accès aux œuvres reste « un privilège réservé à certaines catégories sociales », celles qui ont reçu, par le milieu familial, l'école ou les deux, les moyens de se les approprier. Il y a deux manières d'acquérir la culture nécessaire pour « consommer » l'art : la familiarisation par la fréquentation constante des œuvres, sur laquelle se greffe un savoir plus savant, et l'école, qui fournit les catégories de perception (école, époque, manière, style, genre) transférables d'un domaine à un autre (par exemple des œuvres littéraires à la peinture). Comprendre une œuvre est « un acte de déchiffrement » qui suppose un code, ce qui explique le sentiment d'égarement des rares visiteurs des classes populaires (« nous ne faisons pas la différence, tout nous semble pareil »).
La seconde voix aborde le marché de la peinture : l'œuvre d'art, bien matériel, a toujours fait l'objet d'un placement (refuge ou spéculation), mais depuis 1870 et surtout depuis une vingtaine d'années, le marché est le système qui assure la diffusion et la reconnaissance de l'œuvre, et l'artiste ne peut ni vivre ni créer s'il ne vend pas (Van Gogh en témoigne). Le contrat entre le peintre et le marchand (Durand-Ruel et les impressionnistes) date de cette période : le marchand devient presque un éditeur et le peintre un salarié, c'est-à-dire, « dans un langage marxiste », un travailleur productif de plus-value ; l'ancien marchand était un négociant, antiquaire, vendeur de « faiseurs d'Orient », alors que le nouveau est un entrepreneur « au sens de Schumpeter ». Les techniques capitalistes ont proliféré dans le marché de la peinture au point qu'on peut se demander si l'on n'a pas perdu de vue que l'art n'est pas une marchandise ordinaire et n'est pas réductible à ce statut.
Excerpts
“« La culture et l'accès aux œuvres culturelles reste un privilège réservé à certaines catégories sociales, celles qui ont reçu, soit par leur milieu familial, soit par l'école, soit par les deux, les moyens de se les approprier. [...] La compréhension de l'œuvre d'art est toujours un acte intellectuel, un acte de déchiffrement, qui suppose donc un chiffre, c'est-à-dire une clé, c'est-à-dire un code. »”
“« Le thème qui revient le plus souvent est à peu près celui-ci : "nous ne faisons pas la différence, tout est pareil, tout nous semble pareil". Et le sentiment d'égarement, au sens presque littéral du terme, qu'ils éprouvent tient à cela. »”
“« Le contrat date de Durand-Ruel et des impressionnistes : le marchand devient un peu l'équivalent d'un éditeur et le peintre, en schématisant, devient un salarié. [...] On peut se demander si l'on n'a pas perdu de vue que l'art n'est pas une marchandise ordinaire, et n'est pas réductible à un statut de marchandise. »”