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Duchamp, Marcel

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Marcel Duchamp - Entretiens (Mémorables)

Artesquieu · Feb 26, 2023 · partial coverage

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Coverage note: full (transcription approximative, certains passages sont difficiles à reconstituer ; la synthèse suit les idées claires de chaque volet)

Core ideas

L'art contre le goût. Duchamp dit avoir toujours été frappé par la « monotonie de compréhension » du mot art, trop mêlé au goût d'une époque ; l'art, étymologiquement « faire » (« faire avec les mains »), n'est pas le goût de son époque : le goût est source de plaisir, l'art n'a « ni couleur ni goût », et la chose faite survit si elle a « quelque chose de plus profond qu'un goût momentané ». Il n'a pas renoncé à peindre sur un « vœu » : il a été arrêté parce que son époque ne répondait plus à ses désirs, avec l'évolution d'un art autrefois « ésotérique » (quelques peintres, marchands et collectionneurs parlant un langage initiatique) vers un « exotérisme » où le grand public a son mot à dire et où « l'art est un produit comme les haricots » ; il date cette bascule de la réussite commerciale des impressionnistes. Il a, pour sa part, préféré des idées « matière grise » plutôt que « visuelles » et répugné à la répétition (une idée refaite vingt fois serait « une forme de masturbation ») ; il trouve que l'artiste « ne sait pas ce qu'il fait » et que l'illusion d'être un grand génie, « merveilleuse », est utile. Il note aussi l'introduction du symbole mathématique et du hasard dans la création (l'anecdote d'un ami compositeur de musique algorithmique qui, entendant son œuvre, la trouve « lyrique »).

Le surréalisme et Dada. Duchamp raconte le passage de Dada au surréalisme (Breton, Aragon, Éluard, Desnos) : détruire et se moquer finit par lasser ; le surréalisme a introduit l'inconscient, les rêves, l'automatisme et le hasard comme éléments créatifs, devenant un mouvement à plusieurs branches (littérature, politique), alors que le cubisme était presque exclusivement plastique ; il juge que les cubistes (dont son frère Jacques Villon, Léger, Braque, Picasso) se sont développés en individus tandis que le surréalisme garde un lien entre ses membres. Il affirme n'avoir jamais été « surréaliste » au sens strict, ni « chef d'école » (« rien ne m'ennuierait plus »), et décrit Breton comme un « dominateur merveilleux » à l'ambition égoïste. Il parle du langage : les mots sont approximatifs, il a une « horreur du mot », il n'accepte le mot que « poétique », comme « une autre couleur ».

Ses œuvres et le ready-made. Ses titres (Nu descendant un escalier, La Mariée mise à nu par ses célibataires, même) jouent sur l'indécision (le possessif « ses », l'adverbe « même ») pour donner « une direction très inquiétante » sans non-sens ; il voulait introduire le rire, rompre avec le sérieux de la tradition, et des éléments non « rétiniens ». Il dit avoir cherché le mouvement comme instrument (chronophotographie, 1912) et inventé le mot ready-made : à partir de 1913 (roue de bicyclette sur un tabouret, qui l'amusait comme un feu de bois) puis 1914 (porte-bouteilles acheté au Bazar de l'Hôtel de Ville), il comprend que choisir est le geste essentiel, qu'on peut choisir un objet « tout fait » comme un tube de bleu ; il faut choisir quelque chose d'« insipide » (sans goût), avec un élément d'humour, et ne pas en faire une série (« deux ou trois par an », sinon c'est un autre système aussi blâmable). Il évoque aussi ses disques à spirale et un petit film (« anémic cinéma », d'après la transcription), où des mots imprimés sur un disque ne « sortent » pas.

Le regardeur. Duchamp soutient que l'artiste ne sait pas ce qu'il fait : le résultat esthétique est un phénomène à deux pôles, l'artiste et le spectateur, c'est-à-dire toute la postérité des regardeurs, qui décident ce qui survit : « le tableau est autant fait par le regardeur que par l'artiste » ; sans spectateur, il n'y a pas d'art, et le « silence » est la meilleure production, car tout le monde en profite. Il se dit marqué par son arrivée aux États-Unis en 1915 (l'exposition de 1913 y avait créé une première élite), qui lui a permis de « se débarrasser de scories traditionnelles », et il rappelle les dimanches à Puteaux chez son frère, avec les cubistes, comme une « agora ». Enfin, dans le dernier volet, il juge inquiétante la montée des prix (« religion de la spéculation », l'argent comme nouvelle divinité), impossible à relier à une œuvre d'art qui n'a aucun prix par nature et qui ne tient que par sa survie dans le temps (« antiquaire » de notre esprit) ; il estime que nous n'avons « aucune compétence » pour juger notre propre époque.

Excerpts

“« Art, étymologiquement, veut dire faire, faire avec les mains, ce qui rend la chose bien différente de ce qu'on appelle le goût. L'art d'une époque n'est pas le goût de cette époque. Le goût est une source de plaisir, et l'art n'est pas une source de plaisir : c'est une chose qui n'a pas de couleur, qui n'a pas de goût. La chose faite existe par elle-même, et si elle survit, c'est qu'elle avait quelque chose de plus profond qu'un goût momentané. »”

“« Faire, c'est choisir un tube de bleu, un tube de rouge, en mettre un peu sur sa palette, choisir la quantité de bleu, la quantité de rouge, et toujours choisir la place sur laquelle on va le mettre sur la toile. Pour choisir, on peut se servir d'une couleur, d'un pinceau, mais on peut se servir aussi d'une chose toute faite. [...] Il fallait choisir quelque chose sans goût, insipide, c'est difficile : je voulais que mon choix ne soit pas influencé par tout ce que je voulais démolir. »”

“« L'artiste ne sait pas ce qu'il fait, et ce résultat esthétique est un phénomène à deux pôles : le premier, c'est l'artiste qui produit, et le second pôle, c'est le spectateur, toute la postérité, tous les regardeurs qui, par leur vote, décident qu'une chose doit rester. Je crois sincèrement que le tableau est autant fait par le regardeur que par l'artiste. »”