Michon, Pierre
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (une rencontre d'environ une heure ; transcription automatique par endroits très déformée, surtout les titres, les noms propres et certaines digressions ; les passages incertains sont omis ou hédgés)
Core ideas
Un long détour avant d'écrire. Michon, élevé par sa mère institutrice dans la Creuse après le départ de son père (ses grands-parents paysans sont venus vivre chez eux), pensionnaire à Guéret puis étudiant en lettres à Clermont-Ferrand, raconte avoir fui « la vie civile » : théâtre avec des troupes sans le sou, errances, séjour en Suisse. Jusqu'à environ 35 ans, il pense écrire « impossible », une sorte d'interdit ou d'« impuissance » presque pathologique, plus que l'écrasement par les « auteurs morts ». Il a écrit alors un long texte à mi-chemin de l'anthropologie et de la science-fiction (un ethnologue, des astrologues, un panthéon), qu'il juge aujourd'hui « pas mal » mais qu'il avait abandonné, trop chargé d'adjectifs ; il l'a relu récemment à la demande d'un éditeur et pense peut-être le publier. Il dit s'être ensuite « dit : fais l'inverse », à partir des gens qu'il avait connus : ce sont Les Vies minuscules (1984, prix France Culture), qui l'ont « sauvé » en lui faisant franchir l'impuissance et entrer dans un circuit éditorial normal (il enseignait alors à temps partiel le français langue étrangère). Il note que le livre s'est fait « par la voix de ma mère » (son éditeur chez Verdier lui disait « tu écris comme ta mère parle »), au moment où il construisait une biographie imaginaire autour de l'absence du père.
Influences : Rimbaud, Artaud, Van Gogh, Faulkner. Il parle d'un romantisme de « déclassé », des « grands brûlés de la vie » (Artaud, Rimbaud, Van Gogh) ; il a toujours une ou deux phrases de Rimbaud dans ses livres. Il préfère la littérature à la peinture ou au théâtre (il aurait aimé jouer, pas peindre), ses textes sur les peintres lui paraissent même trop exposés au « péril biopic » ; il tient William Faulkner pour « le père de tout ce que j'ai écrit » (Absalon, Absalon ! arrive au moment où il cherche), « inventeur de formes » qui a, selon lui, plus que Proust ou Kafka, « inventé la littérature contemporaine ».
Comment naît un livre. Michon dit ne pas savoir : un flash (pour Les Onze, l'alliance d'un peintre et de la Terreur), un mouvement de révolte et de tendresse pour les « gens de peu » (Vies minuscules), souvent une commande (celle de Pontalis, une commande d'un conseil régional sur la Vendée qui devient trois courts récits sur le Moyen Âge, où il « fait semblant de tout savoir » à partir d'un almanach historique, l'un des textes les plus amusants à faire, écrit en trois semaines). Il revendique une écriture « bluffante » mais fondée sur les sources (il aime la façon de Michelet, utilise aujourd'hui l'informatique pour gagner du temps). Il croit que la première phrase donne la « note » musicale du texte et ne passe à la suite que si elle est trouvée ; il écrit un gros morceau chaque matin, d'un seul tenant, sans plan rigide (« les trouvailles en cours de route cuisent le texte »), en remontant très haut quand il se trompe de direction. Il se décrit comme alternant périodes « maniaques » (où il écrit, souvent à trois ou quatre heures du matin) et périodes dépressives, et décide qu'un livre est fini « quand je ne peux plus continuer », non par choix.
Échecs, Les Onze, politique. Il reconnaît des textes inachevés (le projet sur Frédéric Rimbaud, le frère, auquel il a consacré environ sept ans entre 2000 et 2008 ; il pense publier les carnets), vécus avec une « profonde dépression ». Les Onze, commencé en 1992-93 pour le bicentenaire de la Terreur, a été abandonné, puis repris et terminé en 2008 à l'invitation d'un éditeur ami malade, avec seulement deux parties sur trois prévues : une enfance de peintre, puis le portrait d'un homme de pouvoir et de la Terreur « vue du côté du pouvoir ». Il se souvient de ses engagements de jeunesse (proche des trotskistes, maoïste en 68) comme d'une révolte juvénile « jamais sérieuse », rappelle que les hommes de la Terreur écrivaient aussi des poèmes à l'époque, sans y voir un simple « ressentiment d'auteurs ratés », et estime que l'image de l'auteur est aujourd'hui plus « démocratique » (beaucoup de monde veut voir l'auteur) qu'« aristocratique ».
Lecteurs, prix, postérité, conseil. Michon pense au lecteur pour la lisibilité (ses voisins creusois jugent qu'il faut un dictionnaire). Il est sensible aux prix, mais surtout inquiet de ne plus pouvoir écrire (« je n'ai pas la vocation rimbaldienne du silence ») ; il rêve d'un texte « définitif » après lequel il pourrait s'arrêter avec bonheur. Il avoue craindre que l'intelligence artificielle (des ordinateurs capables d'écrire du Mallarmé) remette en cause la notion de postérité, lit beaucoup moins de livres contemporains qu'avant, ne répond pas au courrier de jeunes auteurs (il ne se sent pas légitime pour les juger) ni aux lettres de lecteurs (il cite Beckett qui répondait, et Emily Dickinson), et conclut aux jeunes auteurs : écrivez ce que vous voulez comme vous le voulez, mais « faites bien ».
Excerpts
“« Il a inventé la littérature contemporaine, celle qu'on lit maintenant. »”
“« Un plan rigide me répugne un peu ; ce sont les trouvailles en cours de route qui cuisent le texte. »”
“« Écrivez ce que vous voulez, de la façon dont vous voulez, mais faites bien. »”