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Bourdieu, Pierre

sociologue

Pierre Bourdieu - Cours au Collège de France : Manet, une révolution symbolique

Artesquieu · Jun 9, 2022 · partial coverage

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Coverage note: full (transcription automatique par endroits très déformée, surtout les noms propres et les passages techniques ; les passages incertains sont omis ou reformulés prudemment)

Core ideas

Bourdieu annonce qu'il va parler d'une révolution symbolique réussie, celle inaugurée par Manet, en cherchant à rendre intelligible aussi bien cette révolution, les œuvres qui l'ont suscitée, que l'idée même de révolution symbolique. Cette notion est difficile à saisir, parce qu'une révolution symbolique réussie, comme les grandes révolutions religieuses, impose de nouvelles structures cognitives devenues les catégories mêmes de notre perception : elle devient « évidente », et le scandale qu'elle a provoqué finit par nous étonner. Il faut donc « dé-banaliser » la révolution dans notre regard, par un travail de conversion du regard. Il s'appuie sur l'idée de « routinisation du charisme » (il emploie le vocabulaire wébérien du charisme) : la force subversive se détruit par son succès même (il évoque le Grand Inquisiteur de Dostoïevski). Un ordre symbolique accompli est un ordre qui va de soi, où il y a accord immédiat entre structures objectives et structures cognitives, et où une autre manière de faire est impensable ; comprendre exige un point de vue ni de dénonciation ni de réhabilitation (il évoque l'ambiguïté du musée d'Orsay, qui oppose les « pompiers » aux modernes).

Il lie cette analyse à l'actualité de l'art : le problème n'est pas mort, car la révolution de Manet reste un enjeu social brûlant (il cite le débat récent sur l'art contemporain, les imposteurs, les « conservateurs » de musée et un possible « académisme de l'avant-garde »), mais un problème social n'est pas un problème sociologique : le sociologue doit rompre avec le monde social. Il demande que l'analyse soit menée de façon comparative, avec le présent à l'esprit. Il décrit le Second Empire comme un système d'État (Salon, Institut, musées) qui catégorise l'art, et se demande si aujourd'hui les conservateurs et les subventions jouent un rôle analogue. Il soutient que la critique « populiste » de l'art contemporain peut s'armer d'une sociologie réduite à un « populisme scientifique » (il cite Raymond Moulin, à un faible degré, et un second sociologue dont le nom est incertain dans le transcript), alors que pour lui la sociologie est une alliée indispensable d'une critique rigoureuse et un appel à la réflexivité.

Sur Manet lui-même, il fait de l'analyse des critiques de l'époque (« critique de la critique », à situer dans l'espace des positions) un outil : le scandale oblige les critiques à expliciter les présupposés tacites de l'ordre académique, comme l'analogie qu'il propose avec le « dossier noir » des réactions à la réforme liturgique de Vatican II, où les fidèles indignés révèlent les conditions de fonctionnement de la liturgie traditionnelle (lieu, vêtement, langage, officiant). Il distingue deux transgressions : celle du sacré esthétique (format de grand art pour un sujet frivole, frontières entre genres, collision entre références historiques nobles et contemporain trivial, plagiat et parodie, absence de perspective et de composition hiérarchique, lumière frontale et aplats qui font des figures des « jeux de cartes », titre et euphémisation) et celle du sacré éthico-sexuel (femme nue contemporaine au regard indifférent, étudiants et femmes du peuple, menace pour l'ordre social et la reproduction).

Il propose ensuite une esthétique de l'effet : on peut étudier socialement les effets de l'œuvre (rire, indignation) comme révélateurs, la communication esthétique étant en grande partie « communication des inconscients », et opposer à l'intentionnalisme une théorie des dispositions : Manet, formé à l'école académique, se trouve dans une situation où sa « peinture de la peinture » le conduit à des réponses inédites à des problèmes picturaux nouveaux (analogie avec l'abbé Suger et la rose gothique chez Panofsky). Il met en garde contre la surinterprétation (iconologie, recherche de sources sans fin) et contre le scepticisme postmoderne, en défendant la sociologie des sciences comme outil de contrôle de la pratique scientifique.

Excerpts

“« Une révolution symbolique bouleverse les structures cognitives [...] et impose de nouvelles structures cognitives qui, du fait qu'elles se généralisent, habitent l'ensemble des sujets percevants et deviennent imperceptibles. [...] La représentation du monde qui est issue de cette révolution est devenue si évidente que le scandale suscité par les œuvres de Manet est lui-même objet d'étonnement. »”

“« La révolution symbolique agresse les catégories de perception des récepteurs, elle les met en état d'indignation, et du même coup elle les amène à expliciter ce qui va de soi. [...] Les critiques sont sommés de dire non seulement si c'est bien ou mal, mais les attendus les plus inconscients, les plus enfouis de leur jugement. »”

“« Il y a peu d'objets sociaux qui suscitent autant de bêtises, historiquement déterminées, que les œuvres d'art, et pas seulement dans l'univers des profanes : aussi dans le champ artistique. »”