Leduc, Violette
▶ Watch on YouTubeCore ideas
Dans cet entretien tourné chez elle, Violette Leduc parle de sa vie à Paris après le succès de La Bâtarde (1964) : vingt-cinq ans de solitude, de misère et de travail précèdent une soudaine gloire. Elle habite encore un petit appartement modeste, et évoque avec nostalgie le « réduit » sans air ni lumière d'avant, où elle se sentait libre. Elle raconte ses journées (ménage, lessive, poêle, courses, écriture), ses sorties qu'elle regrette le lendemain, sa solitude même entourée d'amis, et dit qu'elle ne pourrait pas vivre avec quelqu'un sans le rendre malheureux. Elle décrit, avec humour et tendresse, les moutons en peluche achetés au Nain Bleu avant une opération pour avoir « une petite famille » : « il faut s'arranger avec la solitude, il faut tricher ». Elle raconte un voyage en Sicile (Palerme, Trapani) avec une amie, un « moyen âge fermé à triple verrou » où les maisons sont des coffres-forts rouillés et les chardons des Christ, et l'ouvrier agricole faisant seize kilomètres à pied par jour.
Elle évoque sa rencontre avec Simone de Beauvoir au café de Flore en 1945, impressionnée par la « modestie enchantée » d'une femme écrivain ; elle lui doit sa persévérance : Beauvoir l'a « maintenue à la force du poignet » et lui a demandé d'écrire La Bâtarde, que Leduc jugeait d'abord une erreur. Elle parle de son rapport à l'argent (maniaque des billets qu'elle range comme dans un « petit temple », peur de l'avenir, désir d'être « une caisse d'épargne »), de ses origines (père bourgeois aristocrate, mère de condition humble, grand-mère exigeante sur l'élégance), de sa passion pour Prisunic, du vol (« ce n'est pas grave, nous passons tous par là », besoin d'aventure rapide) qu'elle n'oserait plus à son âge.
La partie centrale revient sur sa vie amoureuse et ses amitiés : sa mère lui a parlé des hommes à huit ans comme d'une « apocalypse » ; elle a trouvé en Maurice Sachs (transcrit « Saxe », qui l'a invitée à dîner après qu'elle l'avait fait patienter comme standardiste chez une productrice de cinéma) et en Jacques des hommes homosexuels « sans danger », affectueux, et le paye cher, dit-elle, comme une autre « damnation ». Elle raconte sa passion adolescente pour Isabelle au collège, le renvoi, le silence de sa mère à la gare, puis son amour sans réciprocité pour Jacques (« je suis une muette »), et ses brefs essais de vie à deux (un an de mariage, neuf ans avec Hermine, « en la rendant fort malheureuse »). Elle conclut sur la solitude comme « silence et ce qui précède la mort », tout en reconnaissant qu'elle n'a pas l'équilibre nerveux pour vivre avec quelqu'un.
Excerpts
“« J'avais besoin d'une petite famille que j'invente, et trois jours avant d'être opérée, j'ai été acheter au Nain Bleu des moutons. [...] On m'a apporté évidemment à déjeuner et j'ai déjeuné en face de ces petits moutons. C'est puéril, mais il faut s'arranger avec la solitude, il faut tricher : c'est un mirage de tendresse. »”
“« Je lui dois ma persévérance. Après Ravages, j'avais laissé tout tomber ; c'est elle qui a voulu que je continue et qui m'a maintenue à la force du poignet. Quand elle m'a demandé d'écrire La Bâtarde, je me suis dit : vraiment, elle s'égare ; et puis elle m'a encouragée. »”
“« Je sais bien ce que c'est que l'enfer à deux, l'habitude à deux, mais enfin, pouvoir toucher, frôler un bras, même se disputer, c'est un contact. La solitude, c'est tout de même le silence et ce qui précède la mort. »”