Troyat, Henri
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (transcription automatique, quelques noms de personnages approximatifs)
Core ideas
Troyat commence par une confession : retrouvant son journal intime de treize ans, il y lit qu'il voudrait un jour raconter à un écrivain les souvenirs russes de ses parents, sans prévoir que l'écrivain serait lui-même. La trilogie est née de la rencontre entre un enfant « chargé de souvenirs merveilleux » et un homme de métier. Né à Moscou, il n'a gardé de la Russie que des images d'enfant (la veilleuse devant l'icône, la nounou, les restaurants de Moscou), mais ses parents, exilés après la révolution, évoquaient un paradis perdu qu'il décrit avec précision : la maison natale de sa mère à Ekaterinodar (graphie incertaine), le grand-père médecin qui boit l'eau d'une fontaine devant une foule menaçante pendant le choléra de 1892, les bals de province, le père grandi dans une bourgade du Caucase entourée de chevaux sauvages, le mariage à Armavir avec un projecteur utilisé pour le couronnement du tsar. Il raconte ensuite ses propres souvenirs de la révolution (combats de rue, fuite en wagons à bestiaux, incendie d'un wagon, camp de quarantaine, grippe espagnole, embarquement pour Constantinople en 1920 puis Paris), vécus avec la naïveté d'un enfant de sept ans, et le partage d'une vie entre deux patries : « un pied sur les nuages russes et l'autre sur la terre ferme française », choisissant d'écrire en français.
Longtemps, par crainte de manquer de métier, il a repoussé l'écriture de ce livre et publié de courts romans d'inspiration française de trois cents pages (même après le prix Goncourt en 1938) ; la biographie de Dostoïevski (1939), qui a atteint six cents pages, lui a montré qu'il pouvait faire long. Il a choisi pour la trilogie un « savant mélange de fiction et de réalité » plutôt qu'un livre de souvenirs, et s'excuse auprès de sa famille des « mutilations » infligées à leurs figures (passions, scandales, adultères inventés). Il s'est interdit la couleur locale facile (pas d'« isba » pour maison, pas de « knout », pas de « petit père »). La trilogie raconte une famille russe de 1888 à 1939 : trois générations traversent la guerre russo-japonaise, la guerre de 1914, la Révolution et l'exil, jusqu'au départ du fils de Michel et Tania, Boris, mobilisé dans l'armée française, à la gare de l'Est. Il s'agit d'un groupe de la classe moyenne, « ni peuple ni aristocratie », celui de ses parents, et « le personnage principal, c'est le temps », avec comme épigraphe un verset de la Genèse (« tant que la terre durera, les semailles et les moissons, le froid et le chaud, l'été et l'hiver, le jour et la nuit ne cesseront point »).
Il explique sa méthode : refuser un plan détaillé pour laisser le cours du récit « large et lent comme un fleuve en pays de plaine », s'effacer devant ses personnages (révolutionnaires, partisans du tsar, monarchistes constitutionnels, tous également estimables, car « tout être humain est attachant dès que l'on pénètre en lui profondément »), et accepter que des personnages secondaires lui échappent : un certain Kiziakov (graphie incertaine), esprit rusé et sarcastique, voué à pervertir les autres, qu'il peine à faire mourir ; un écrivain russe, Malinov (graphie incertaine), d'abord caricature, qui grandit dans l'épreuve et meurt à la frontière en tentant de rentrer, victime de l'exil (« un génie privé de passeport n'est plus un génie »). Il n'y a, dit-il, aucun personnage « à clé ». Le travail d'exactitude est extrême : interroger ses parents sur les robinets du collège, la coupe d'un uniforme, les parfums de l'époque, consulter un colonel de l'armée russe en exil dans un musée de régiment installé dans des chambres de bonne, étudier à la loupe les photographies de journaux d'époque (par exemple l'attentat contre le ministre Plehve), à la Bibliothèque nationale non chauffée sous l'Occupation, tout en résistant à l'accumulation de détails et au roman historique : l'histoire n'est montrée qu'à travers les histoires de témoins perdus dans la masse. Il dit avoir eu du chagrin à se séparer de ses personnages après dix ans de travail.
Excerpts
“« Mes camarades ne changeaient pas de pays en sortant du lycée pour se rendre chez eux ; moi, en rentrant à la maison, je quittais la France pour me plonger dans la Russie. Je vivais la moitié du jour à Paris et la moitié du jour à Moscou. [...] Pendant longtemps j'avançais tant bien que mal, un pied sur les nuages russes et l'autre sur la terre ferme française. »”
“« On m'a demandé souvent quel était le personnage principal de mon roman. Je n'ai jamais varié dans ma réponse : ce personnage, c'est le temps. Ce que j'ai tenté d'exprimer en quelques milliers de pages, c'est le recommencement des amours, des ambitions, des passions politiques, des erreurs, des joies et des peines d'une génération à l'autre. [...] J'ai voulu que la rumeur du temps qui s'écoule baigne tous les personnages de mon livre. »”
“« Je crois fermement qu'en intervenant dans le cours du récit pour redresser le décor, commenter l'action, absoudre ou condamner les personnages, le romancier risque de nuire par sa présence à l'effet d'envoûtement qu'il souhaite produire. Subitement, le lecteur n'est plus seul en face des protagonistes : quelqu'un s'assoit à côté de lui, le tire par la manche et lui souffle ses impressions personnelles. [...] Tout être humain est attachant, émouvant dès que l'on pénètre en lui profondément. »”