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Martinet, André

linguiste, né en 1908 en Savoie, fondateur de l'analyse fonctionnaliste et de la « double articulation du langage »

André Martinet - Entretien sur la linguistique (Mémoires du siècle)

Artesquieu · Jan 25, 2023 · partial coverage

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Coverage note: full (transcription automatique approximative ; plusieurs noms propres sont déformés)

Core ideas

Martinet raconte une enfance savoyarde marquée par le bilinguisme passif : fils d'instituteur, il n'avait pas le droit de parler le parler local, mais jouait avec ses camarades dans ce parler, et il insiste sur le fait que les patois ne sont pas des déformations du français mais l'évolution normale du latin (la Savoie ayant fait partie de la Gaule narbonnaise romanisée). Il apprend à lire à trois ans et demi grâce à sa mère, ce qui lui donne très tôt le sentiment d'une distance entre forme écrite et forme parlée, réflexion qu'il garde pour lui de peur d'être « taxé de folie ». Il évoque l'origine de son nom (le martinet, marteau hydraulique des forgerons de clous du village), sa vie de petit garçon suivant la guerre de 1914 sur des cartes à épingles d'après Le Progrès de Lyon, un enseignement d'anglais « sans rapport avec la langue du même nom » au lycée de Chambéry, puis le lycée Buffon à Paris, la déception devant la capitale, une passion pour la géographie et les cartes, qui illustre déjà sa notion de pertinence (savoir ce qu'il faut ou non faire figurer sur une carte) et qu'il retrouvera dans la linguistique. Il décrit le choc du cinéma parlant en 1930, sa méfiance vis-à-vis de tout engagement partisan (il se dit incapable de se plier à une discipline de parti, y compris communiste), son amitié avec Brasillach qu'il dit avoir connu comme fasciste revendiqué, et l'agrégation d'anglais de 1930 comme « assurance sur la vie » qui lui permet de se consacrer à la linguistique et à la musique.

Professeur au lycée de Reims en 1935, il recommence à zéro l'enseignement de l'anglais en notation phonologique, insistant sur la place de l'accent. Il entre en relation avec le Cercle linguistique de Prague (Troubetzkoy, Jakobson) ; en 1938, après la mort de Troubetzkoy, Jakobson lui propose de lui succéder au secrétariat de l'Association internationale de phonologie, projet que la guerre interrompt. Pendant la guerre, il est interprète de danois, envoyé en direction de Narvik (reste à Glasgow, puis rentre en France avec sa division), vit le feu en Picardie, est fait prisonnier, puis libéré grâce à sa première femme qui, employée à la librairie allemande de la place de la Sorbonne, fait valoir qu'il est germaniste ; il raconte avoir hébergé en 1943 un camarade de captivité, Guy Mollet, avec qui il fabrique de faux papiers pour des résistants. Son intérêt ancien pour les langues internationales auxiliaires (Ido, esperanto, interlinguistique) l'amène à New York, où Jakobson manœuvre pour lui faire obtenir la chaire de linguistique générale de Columbia ; il fait de Jakobson un portrait sévère (« le clown », touche-à-tout intelligent mais « pas assez sérieux », universaliste séduisant là où lui-même juge que ce qui est intéressant dans les langues est ce par quoi elles diffèrent) et se dit « manipulé » mais content du résultat. Il raconte ensuite l'affaire de la chaire de yiddish financée par un mécène, dirigeant de la société Etam, dont Columbia aurait détourné les fonds ; l'intervieweur lui fait remarquer que certains passages de son livre peuvent sembler antisémites, ce qu'il récuse vivement (il dit avoir créé cette chaire et compter nombre d'amis juifs).

Sur le plan théorique, Martinet défend un structuralisme attaché à l'étude des relations entre unités mais refuse l'anti-historicisme qui, selon lui, en a fait une doctrine incompatible avec l'évolution des langues. Il rend hommage à Antoine Meillet (chef de l'École de Paris, élève de Saussure), à son lieutenant Vendryes et à Ernout (dictionnaire étymologique du latin), évoque son propre livre Des steppes aux océans (indo-européen), son amitié inattendue avec Benveniste, qui se refroidit après la publication de ses Éléments de linguistique générale (1960) : « il ne m'a pas reconnu dans les couloirs » (fin de phrase mal transcrite). Il décrit Mai 68 comme dirigé contre le « mandarinat » mais aussi, selon lui, comme une cabale de « francisants » contre lui, parce qu'il relativise le français (par exemple en contestant l'obligation d'un sujet dans toute phrase). Enfin, il espère que la linguistique servira surtout la pratique de l'enseignement des langues (malgré les résistances de la formation des maîtres) et plaide pour le plurilinguisme européen contre la domination de l'anglais, en distinguant le plurilinguisme (Luxembourg, trois langues) du multilinguisme (Cameroun, une quarantaine) : la disparition des langues d'Europe, « y compris le danois, le grec ou le portugais », serait « un drame culturel ».

Excerpts

“« Beaucoup de Français ont pensé des patois qu'ils étaient des déformations du français. Or ce n'est pas le cas : les patois français, sur les deux tiers du territoire, étaient le résultat de l'évolution normale du latin dans les villages ou dans les provinces en question. Donc en Savoie, on parlait une langue dérivée du latin, apportée là deux siècles avant Jésus-Christ, puisque la Savoie faisait partie de la Province narbonnaise. »”

“« Je ne pense pas que l'on puisse étudier un problème sans étudier toutes les relations, le voir dans ses relations avec autre chose, sans se rendre compte que toutes les unités que l'on peut établir dans un domaine n'existent qu'en fonction des autres unités du domaine. Alors, hélas, le structuralisme s'est enfoncé dans un anti-historicisme ridicule : les structuralistes ont posé que la structure n'était pas compatible avec l'évolution. »”

“« Il faut distinguer la situation plurilingue du Luxembourg, où il y a trois langues en présence, de la situation multilingue du Cameroun, où vous avez une quarantaine de langues. [...] Nous avons intérêt en Europe à développer le plurilinguisme, parce qu'il serait dramatique pour l'humanité qu'il n'y ait plus qu'une langue, à savoir l'anglais. [...] La disparition des langues telles qu'elles existent en Europe, y compris le danois, le grec ou le portugais, serait un drame culturel. »”