Todd, Emmanuel
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (transcription automatique approximative)
Core ideas
Todd se présente comme un chercheur qui aime « les statistiques comme un hobby » (il rappelle avoir annoncé la chute du système soviétique en regardant des taux de mortalité infantile) et dont la spécialité est celle des structures familiales traditionnelles, qu'il lie au type d'idéologie qui apparaît lors de la modernisation (alphabétisation, baisse de la fécondité). Il explique que sa thèse a été « rejetée violemment » à l'université parce qu'elle gêne une culture individualiste qui refuse l'idée d'une détermination par les habitudes familiales, tandis qu'elle passe bien hors de l'université et au Japon. Il récuse l'image de provocateur : une découverte nouvelle apparaît comme une provocation, et distinguer la phrase polémique volontaire du fond intellectuel serait toujours possible. Son rapport à Marx est « filial » : ancien membre du Parti communiste dans sa jeunesse, il considère les textes historiques de Marx sur la France (Le 18 Brumaire, Les Luttes de classes en France) comme « cultes », juge Le Capital « pire que de la scolastique médiévale », et dit avoir passé sa carrière à s'opposer à l'interprétation économique du marxisme (la Russie et la Chine n'avaient presque pas d'ouvriers, mais une famille communautaire). Il revient à la lutte des classes parce que, selon lui, le niveau de vie baisse de nouveau, mais en la réservant à la France : le fond familial « libéral égalitaire » du Bassin parisien prédispose à la révolte et à l'idée d'égalité entre classes, alors qu'ailleurs la lutte des classes ne s'impose pas (Allemagne, Angleterre, États-Unis).
Le livre, écrit en quatre mois en dictant des conférences à un ami qui en faisait une première mise en forme, est présenté par Todd comme « un livre de vaincu » : il a toujours pensé que l'euro ne marcherait pas, à cause de la diversité anthropologique, familiale et religieuse de l'Europe, et s'interroge sur la façon dont la société française a évolué entre le vote de Maastricht (1992) et les Gilets jaunes (2018-2019). Contre les modèles d'une France « archipélisée » ou périphérique (Jérôme Fourquet, Christophe Guilluy), qu'il juge être des « fausses consciences », il décrit une société de plus en plus homogène : disparition finale du catholicisme (qui efface les deux France, laïque et catholique), convergence des fécondités régionales, baisse du niveau de calcul des enfants de toutes catégories, baisse générale du niveau de vie qui fait franchir à des groupes différents, à des dates différentes, la « ligne de flottaison ». Il relit les catégories sociales en leur donnant leur « nom véritable » : une aristocratie « stato-financière » (inspecteurs des finances), des cadres supérieurs dont le niveau de vie baisse (« les losers d'en haut », petite bourgeoisie), une masse centrale atomisée d'environ 50 % de la population, et un prolétariat en bas, dont les ouvriers qui votent Le Pen expriment une « conscience suicidaire ». Il voit dans les Gilets jaunes, approuvés par 70 % de la population, un indice que ce destin est perçu comme à venir pour tous.
Sur l'immigration, Todd affirme que les Français se focalisent sur la question arabe en croyant qu'elle tient à l'islam alors qu'elle tiendrait aux structures familiales ; il souligne un taux élevé de mariages mixtes pour les femmes d'origine africaine, que les différences de fécondité des immigrés de première génération ne dépassent pas celles qu'il y avait entre la Vendée et un autre département (nom mal transcrit) en 1900, et que le « freinage » de l'intégration s'expliquerait moins par un refus des immigrés que par le blocage d'une société paralysée par les règles de l'euro et du commerce européen. Sa thèse centrale sur la démocratie est que l'euro (depuis 1999) et la politique commerciale européenne ont retiré aux élus tout pouvoir économique, si bien qu'à ses yeux la démocratie représentative est « cassée » ; les présidents successifs (Chirac, Hollande, Macron) finissent donc par parler d'islam et de séparatisme, faute de pouvoir agir sur l'économie. Il juge sévèrement Emmanuel Macron et les élites qui l'ont soutenu (le « vide » collectif des classes moyennes supérieures, une dramatisation d'après l'attentat de Charlie, un « grand débat » qui fut un « grand monologue », un pouvoir colossal sur la société française et insignifiant à l'échelle européenne), tout en plaidant pour une attitude « empathique » envers les classes supérieures.
Comme solution, il refuse de présenter la sortie de l'euro comme une panacée : elle ne serait possible qu'avec l'appui des Américains, provoquerait deux ou trois années très dures (comme le « triple pontage » préféré à la lente perte de substance), puis permettrait de « repartir avec une histoire nationale ». Il précise que « entre nous Français » inclut tous les Français d'origine maghrébine ou africaine, que la première condition est de ne plus dire que les Français d'origine étrangère ne sont pas des Français, tout en reconnaissant à chaque pays le droit de contrôler ses frontières. Il voit un cycle de cinquante ans (celui de 68) se terminer, souhaite que la France reste proche des pays francophones d'Afrique plutôt que de rêver d'une « deuxième Allemagne », et conclut, en non-croyant sensible à la gravité de la disparition des croyances religieuses (qui avaient structuré même la morale laïque), que la seule foi collective pensable serait « l'amour de la patrie », chose qu'il dit avoir du mal à dire pour un homme de sa génération, tout en y voyant les Gilets jaunes comme la preuve d'une capacité française à « dire merde » à ses dirigeants.
Excerpts
“« J'ai un rapport à Marx qui est, je dirais, de type filial. Quand j'étais gamin, j'étais membre du Parti communiste, je suis entré dans la réflexion historique par Marx. [...] Toute ma carrière de chercheur a été tournée contre le marxisme [...] j'ai fait toute ma vie une sorte d'anti-marxisme, mais d'un type pour lequel le grand barbu reste une figure paternelle et un modèle, un style. »”
“« La capacité d'action sur la société, c'est d'abord économique maintenant. Depuis l'entrée de la France dans l'euro en 99, s'ajoutant aux règlements européens qui interdisent une politique commerciale autonome, les gens qui sont élus par les Français n'ont pas de pouvoir économique. Donc on ne peut plus appeler ça démocratie représentative : l'euro a tué finalement la démocratie représentative en France. »”
“« Entre nous Français, pour moi, ça inclut tous les gens d'origine maghrébine ou africaine qui sont sur le territoire national. La France a besoin de se retrouver en tant que nation [...] mais la première condition, c'est d'arrêter de dire que les Français d'origine étrangère, un peu lointaine, exotique ou bronzée, ne sont pas des Français. »”