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Rancière, Jacques

philosophe, professeur émérite à l'université Paris 8, auteur de « La Haine de la démocratie », La Fabrique, 2005

Débat entre Jacques Rancière et Daniel Gaxie : Pourquoi déteste-t-on la politique ?

Artesquieu · Jun 9, 2022 · partial coverage

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Coverage note: full (un débat d'environ quarante-cinq minutes ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres et les extraits sonores ; les passages incertains sont omis)

Core ideas

Haine ou résignation ? L'émission part d'un sondage du Cevipof où la politique évoque surtout la lassitude, la morosité et la méfiance, et d'un montage de témoignages d'auditeurs (« ils nous mentent », « on vote contre », « la crise vient du haut »). Les deux invités nuancent le mot « haine ». Gaxie parle d'un continuum, avec en son centre le scepticisme et la défiance et, aux extrémités, l'aversion : ce n'est pas un phénomène nouveau (on retrouve les mêmes formules dans des enquêtes américaines des années 1950), mais son ampleur l'est, car il touche désormais des milieux très politisés, à gauche comme à droite. Il note que cette défiance reste toujours ambivalente, mêlée d'attentes fortes, et cite en contre-exemple le regain d'adhérents du Parti travailliste britannique. Rancière rappelle que la déception est « originaire » : dès les premières élections au suffrage universel en 1848, on entend que « la politique, c'est l'art de mentir ». Il juge pour sa part que les systèmes tiennent par la résignation et non par l'adhésion.

Ce qu'on appelle « politique ». Pour Rancière, la question est d'abord de définition : la politique, activité de ceux qui sont à la fois gouvernants et gouvernés (Aristote), s'est réduite à l'élection présidentielle et à ce qui gravite autour. Beaucoup de gens qui s'abstiennent mènent pourtant une action politique « éminente » (occupations, luttes contre les expulsions, Réseau éducation sans frontières, aide aux migrants à Calais). Il récuse l'explication tocquevillienne par le « retrait dans l'individualisme démocratique », qu'il juge commode et démentie par la multitude des engagements. Il voit dans la représentation une forme de « démission » organisée, d'où les abstentions, et rappelle que le tirage au sort, et non l'élection, était le mécanisme démocratique initial à Athènes. L'extrait de Sartre (1947), qui voyait dans le « parti des abstentionnistes » un signe d'espoir, et celui du philosophe Miguel Benasayag (les gens s'intéressent à la politique, mais plus aux politiciens) nourrissent cet échange.

Professionnalisation, caste et Europe. Gaxie répond que l'éloignement tient à la division du travail politique (il cite Weber : des professionnels actifs, le reste passif), accentuée par une génération d'élus ayant toujours vécu de la politique (environ un quart des députés de la dernière législature, d'après lui) et par le sentiment que « la politique est commandée » par la finance, la mondialisation ou Bruxelles. Il signale un paradoxe : plus de 80 % des lois nationales transposeraient des décisions européennes, alors que les élections européennes restent des élections « de second ordre », faute de partis européens qui s'affrontent sur les grands traités. Rancière nuance : les décisions viennent de commissaires nommés par les États, qui « exportent » la politique là où le peuple ne peut pas agir, pour avoir une « politique sans peuple ». Il lie la défiance actuelle à la confusion des thèmes (laïcité, « république contre démocratie ») repris par toutes les familles politiques, et à la dérive présidentialiste de la Ve République.

Pistes. Rancière suggère de dé-professionnaliser la vie politique (mandats courts, non renouvelables et non cumulables, tirage au sort pour certaines fonctions) et rappelle que la politique est aussi expérience sensible : les mouvements d'occupation (Indignés, Nuit debout, Occupy) créent des espaces et des temps communs, avec des formes proches de la performance artistique. Gaxie insiste sur le besoin de « réenchanter » la politique à l'échelle européenne et mondiale, où les mécanismes de représentation et de médiation sont presque absents. En fin d'émission, le chroniqueur recommande deux livres : « La Démocratie contre les experts » (Paulin Ismard) et « Petite histoire de l'expérimentation démocratique » (Yves Sintomer, sur le tirage au sort).

Excerpts

“« Il faut bien voir que la méfiance à l'égard des politiques est absolument originaire : [...] on trouve dès 1848 des gens qui disent : la politique, c'est le vol, la politique, c'est l'art de mentir. »”

“« La représentation, ça veut dire la délégation, ça veut dire en ce sens la démission d'une certaine façon : le système est fait pour que les gens démissionnent, et s'ils démissionnent, ça prouve qu'il marche bien. »”

“« Les élections les plus importantes devraient être les élections européennes, parce que le Parlement européen a des pouvoirs importants et croissants : c'est un vrai lieu de décision. »”