Morin, Edgar
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (transcription automatique très volumineuse et par endroits déformée, avec des noms propres approximatifs ; la synthèse suit les cinq entretiens dans l'ordre et omet les passages illisibles)
Core ideas
Les démons et l'identité « néo-marrane ». Morin ouvre en parlant de ses « démons » (au sens grec de forces qui nous possèdent : une force de vie biologique, la culture reçue, des idées qui « nous dictent de tuer ou de mourir »), qu'il faut reconnaître pour conquérir une certaine autonomie. Il se dit « néo-marrane » : issu d'une famille séfarade de Salonique, laïque, il situe son identité dans la lignée des esprits formés au choc du judaïsme et du christianisme (Montaigne, Thérèse d'Avila, Cervantès, Spinoza, le sabbataïsme de Sabbataï Tsevi) qui ont dépassé les deux religions. « Juif » est pour lui un adjectif, non une substance : il ne se rattache ni à la nation israélienne (dont il critique l'oppression des Palestiniens), ni au peuple élu, ni à la religion, mais se dit « du peuple maudit » (des persécutés), à la fois français, méditerranéen et citoyen du monde, de plus en plus « méridional » par défense de l'art de vivre non quantifiable. Il décrit son père (commerçant, chanteur, joyeux, laïc, non germanophobe, très solidaire de sa famille nombreuse) et le livre qu'il lui a consacré.
La mort de sa mère. Sa naissance a été périlleuse (étranglé par le cordon), sa mère, atteinte d'une lésion au cœur après la grippe espagnole, est morte brutalement en 1931, quand il avait dix ans ; on lui a caché la vérité (une « cure à Vittel ») jusqu'à ce qu'il voie son père en noir au square. Il n'a pas pu lui dire adieu, a gardé le secret des années, ne se souvient plus de sa voix et l'identifie à la lune. Cette mort, dit-il, fait partie de lui, l'a attiré vers les sceptiques et les tragiques (Montaigne, Pascal, Dostoïevski), nourri un besoin d'amour et d'émancipation de l'humanité, et donné son premier livre, L'Homme et la mort, où il apprend à traiter un sujet de façon multidimensionnelle.
Résistance, communisme, Algérie. Il entre dans la Résistance par désir de donner un sens à sa vie, se dit un « communiste de guerre » en 1941-1942, nourri de l'espoir de victoire soviétique, puis désenchanté après-guerre. Dans Autocritique (1959), il refuse de dire « on m'a trompé » et affirme « je me suis trompé » : il analyse le parti comme une « arche » religieuse et ses propres « rationalisations » comme des masques. Il décrit sa rupture (ne pas reprendre sa carte en 1949, exclusion en 1951) et la critique de la politique culturelle (réalisme socialiste, procès Rajk). Pendant la guerre d'Algérie, il cofonde un comité d'intellectuels contre la guerre (avec notamment Dionys Mascolo, Robert Antelme et Marguerite Duras), puis s'oppose au courant dominant : il défend les messalistes (partisans de Messali Hadj, traités de traîtres par le FLN), refuse le Manifeste des 121 au profit d'un texte sur la négociation (avec Claude Lefort) et publie le manuscrit d'un ancien du maquis de Bellounis, « par devoir pour l'histoire ».
Sociologie « sur le vif », intellectuels et complexité. Au CNRS à partir de 1951, il refuse la sociologie des questionnaires et étudie l'imaginaire (le cinéma, les stars), l'Allemagne de 1945 (L'An zéro de l'Allemagne), Plozévet en Bretagne, la rumeur d'Orléans, en traitant le sociologue et l'enquêté à égalité d'expérience de vie. Il co-fonde la revue Arguments (1957-1962) avec Barthes, Duvignaud et Axelos, puis le groupe de Castoriadis et Lefort, et se dit isolé dans les années 1960 face au dogme structuraliste. Il distingue le « penseur » (en rupture avec les évidences de sa classe) de l'« intellectuel », dénonce un « crétinisme d'en bas » (médias) et un « crétinisme d'en haut » (spécialistes, technocrates), et estime que l'intellectuel porte devant le public les grands problèmes universels (Zola, Camus). Hegel lui a appris la contradiction, Héraclite et Pascal la pensée par contraires, Rimbaud la patience de l'adolescence ; il évoque les « extases de l'histoire » (Libération de Paris, révolution des Œillets, mai 68). L'hospitalisation à New York (1963) et le séjour à l'Institut Salk en Californie (1969-70, où il rencontre Jacques Monod et des biologistes, puis, à Paris, Henri Atlan et la pensée de von Foerster) lui font découvrir la biologie de l'auto-organisation, le rôle du désordre, la théorie des systèmes : il en tire la « complexité » et La Méthode (dialogique plutôt que dialectique : associer des notions antagonistes complémentaires ; stratégie plutôt que programme ; écologie de l'action, incertitude, « pari »). Il définit l'humain comme sapiens-demens, faber, ludens, imaginarius, entre prose et poésie, et invite à « faire le chemin en marchant » (Machado), l'avenir n'étant plus tracé.
Mitterrand, Papon, Europe, barbarie, éducation. Il se dit « droitier gauchiste », « conservateur révolutionnaire », dit ne pas avoir voté pour Mitterrand en 1981, mais a défendu l'homme à terre après le livre de Péan ; sur Papon et Touvier, il s'oppose à l'imprescriptibilité et au châtiment des vieillards (il préfère « la mémoire et la vérité historique, non le châtiment », cite Mandela : « pardonner mais ne pas oublier », et dénonce le « deux poids, deux mesures » à propos de crimes israéliens et palestiniens). Il passe d'un universalisme communiste et tiers-mondiste à l'Europe (Penser l'Europe, après le choc pétrolier) puis à Terre-Patrie (une communauté de destin face aux menaces nucléaire, écologique, sanitaire). Sa « nouvelle barbarie » est la conjonction du profit mondialisé, de la technocratie (pensée de machine) et de la bureaucratie, qui coopère avec les anciennes barbaries. Dans sa trilogie pédagogique (La Tête bien faite, Relier les connaissances, Les Sept Savoirs nécessaires à l'éducation du futur pour l'Unesco), il plaide pour une réforme de la pensée contre la fragmentation du savoir et énumère sept savoirs : la connaissance de la connaissance (erreur et illusion), la connaissance pertinente, la condition humaine, la compréhension, les incertitudes, l'identité terrienne et l'éthique. Il conclut qu'il n'y a pas d'alternative toute faite au libéralisme mondial (ni modèle soviétique, ni social-démocratie, ni « troisième voie » à la Blair), qu'il faut chercher une société moins soumise au profit et poursuivre « chercher, résister, mais aussi aimer ».
Excerpts
“« La plupart des gens qui racontent leur expérience du communisme racontent comment ils ont été dupés. Moi je dis : on ne m'a pas trompé, je me suis trompé. Et c'est à la fois par orgueil et par humilité que j'ai fait ce livre : comment moi, qui me considère comme très intelligent, j'ai pu verser dans cette chose qui aujourd'hui me semble lamentable. »”
“« Il n'y a pas de chemin, on fait le chemin en marchant. On a une étoile, l'étoile du Berger, ce sont les choses auxquelles nous croyons, mais nous devons faire le chemin, et le chemin du futur n'est pas tracé. [...] Je pense que nous vivons une époque de métamorphose, de destruction d'un monde et de figure d'un monde qui va émerger, et peut-être qu'il n'en émergera pas. »”
“« Je suis pour la mémoire, pour la vérité historique, mais pas pour le châtiment. [...] Regardez Mandela : Mandela a dit : pardonner mais ne pas oublier. Si les Noirs avaient dit : nous ne pardonnerons pas, nous ne voulons pas oublier, nous voulons le changement, c'est la chaîne sans fin du massacre. Si on est un peu civilisés, on s'élève contre cette logique-là. »”