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Bougnoux, Daniel

philosophe, professeur émérite à l'université de Grenoble-Alpes, spécialiste d'Aragon et de médiologie

Daniel Bougnoux : Qui était vraiment Shakespeare ?

Artesquieu · Jun 9, 2022 · partial coverage

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Coverage note: full (extrait d'environ vingt minutes ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres et les dates ; les passages incertains sont omis ou hédgés)

Core ideas

Une question « médiologique » : à quelles conditions une œuvre est-elle possible ? Bougnoux part d'un principe matérialiste hérité de sa lecture d'Aragon et de la médiologie : le génie « ne tombe pas du ciel » mais exige des conditions de production (livres, langues, culture, accès aux sources). Il soutient qu'il y a un « gap » entre l'homme de Stratford-upon-Avon (fils de gantier, peu instruit selon lui, sans voyage au-delà de Londres, laissant un testament sans livres et deux filles peu lettrées) et une œuvre qu'il juge encyclopédique, nourrie de dizaines de livres, de plusieurs langues (italien, français) et d'un « brassage interculturel » exceptionnel. Il se défend de tout snobisme de classe : il retourne le reproche en accusant ses adversaires d'« idéalisme », de croire à la puissance ex nihilo du génie, mot qu'il juge « écran ».

L'hypothèse John Florio. Il présente Florio comme un migrant : fils d'un converti d'origine juive espagnole, devenu franciscain puis prédicateur protestant en Italie, emprisonné par l'Inquisition avant de fuir en Angleterre. Florio devient précepteur et secrétaire à la cour (autour de la reine Anne), traducteur de Montaigne, polyglotte, lexicographe et collectionneur de proverbes, imprégné de l'Écriture sainte. Cet « ambassadeur de la culture italienne » aurait eu de bonnes raisons de se dissimuler sous un nom de scène, dans un contexte de guerres de religion où un émigré italien n'était pas en sécurité. Bougnoux s'appuie sur le travail de Tassinari, notamment un dossier lexicographique sur les mots passant « presque textuellement » de Florio à Shakespeare. Il avance aussi des arguments de chronologie : Florio, plus âgé et ayant vécu plus longtemps (il évoque environ vingt ans de plus ; les dates exactes sont déformées dans le transcript), aurait eu la maturité nécessaire à l'époque de Richard III (début des années 1590), alors que l'auteur officiel n'aurait eu que vingt-huit ou vingt-neuf ans.

Les sources et les indices textuels. Selon lui, au moins trois pièces (Le Marchand de Venise, Othello, Mesure pour mesure) reprennent scène par scène des pièces italiennes qui n'étaient pas traduites ni diffusées à Londres, ce qui rend l'accès aux sources difficile pour l'homme de Stratford (il juge acrobatique la reconstruction de Greenblatt). Il cite comme indice une expression du Roi Lear (« eater of broken meats ») que la traduction de Jean-Michel Déprats rend par un juron, alors que, selon Bougnoux, elle ferait allusion à un rite juif, et prétend que connaître l'origine juive et italienne de l'auteur permettrait de mieux traduire certains passages. Il interprète aussi la place des pièces historiques anglaises comme un « syndrome de l'immigré » : montrer à ses compatriotes qu'on connaît mieux qu'eux leurs rois.

Les objections de Brigitte Hernandez. Elle reconnaît que de grands noms (Mark Twain, Freud) ont douté de l'attribution, mais fait valoir que les arguments des uns et des autres se détruisent mutuellement ; que copier ou emprunter était la norme de l'époque (Sénèque pour Shakespeare, Plaute pour Molière) ; que les livres étaient légués à part dans les testaments de l'époque ; qu'on ne comprend pas en quoi Florio « rendrait Shakespeare plus fort » ; qu'on peine à imaginer comment Florio, homme de cour, aurait réalisé en secret une telle œuvre ; et que le théâtre élisabéthain était un foisonnement collectif (public populaire et aristocratique, double langage) dont Shakespeare, qui a fréquenté l'école de grammaire et lu le latin, a pu bénéficier. Elle cite aussi Michael Edwards (académicien, spécialiste de Shakespeare), pour qui l'œuvre importe plus que l'homme : on pourrait tout aussi bien imaginer que sa femme en fût l'auteur.

Enjeux idéologiques et rôle de la biographie. Bougnoux affirme que Shakespeare est un « totem identitaire », comme Cervantès ou Goethe ; il y voit une résistance acharnée de la culture anglaise et des professeurs d'anglais, qui auraient passé leur vie à enseigner l'orthodoxie. Il soutient que l'universitaire fait souvent « la thèse qu'on lui dit de faire » pour sa carrière, et rapproche la doxa shakespearienne des mensonges dont on a dit « si c'était vrai, ça se saurait » (Dreyfus, Staline). Sur le fond, il défend une critique qui n'ignore pas la biographie, contre le « texte rien que le texte » de ses années d'étudiant, et fait de son enquête une « défense et illustration de l'idée de culture ». Il se dit non fanatique (« je fais l'hypothèse ») et revendique un « roman » qui embellit l'œuvre en lui donnant un auteur plus digne d'elle ; il évoque aussi la figure du « spectre » (Derrida) : un auteur qui s'efface dans la ronde des masques, et le drame de la paternité qui traverse les pièces.

Excerpts

“« Le génie la création l'imagination ne tombe pas du ciel mais requiert évidemment des conditions élémentaires de production. »”

“« J'y vois le syndrome de l'immigré précisément. »”

“« L'universitaire il fait la thèse qu'on lui dit de faire pour avoir une carrière. »”