Stiegler, Bernard
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Core ideas
Stiegler part du constat partagé d'une société « toxique » (consumérisme, appauvrissement des consciences, ultralibéralisme) : le problème n'est pas que « ça change peu » mais que « ça change en pire », et le passage du constat à la décision exige un « saut » qui fait peur, dans une lutte qui n'est plus seulement celle des classes mais celle contre la bêtise et le conservatisme. Il applique la théorie des catastrophes de René Thom : un potentiel s'accumule sans rien changer jusqu'à un événement imprévisible qui le cristallise (image du glacier ou du Vésuve), et il regrette que le pouvoir socialiste n'ait pas, l'année précédente, décidé de « faire sauter le glacier de manière raisonnée », en annonçant clairement un changement de société. Pour lui, la montée du Front national ne s'explique pas par la faute de ses électeurs, qu'il combat, mais par notre « incurie » : faute de proposition alternative sérieuse (il n'excepte ni le Front de gauche ni d'autres), la pression populaire va vers lui. Il pense qu'il est peut-être trop tard pour éviter son arrivée au pouvoir en 2017, qu'il « se plantera très vite » faute de marge de manœuvre, et qu'il faut donc construire une alternative dès maintenant, sans recours à la violence ou au terrorisme.
Sur le plan théorique, il soutient que l'économie est une politique et que la « révolution conservatrice » veut liquider le politique au profit d'un marché supposé calculer mieux que quiconque, de sorte que les hommes politiques deviennent des « marchandises politiques » pilotées par le marché. Il critique l'économie des données et Facebook, qu'il décrit comme un système de « désocialisation » (« sortez de Facebook »), tout en distinguant Google, qui produit de la valeur, et il appelle à une vision à long terme « crédible, attractive et désirable », assortie d'un chemin critique concret (il dit avoir formulé quinze propositions précises, sur la fiscalité, le droit du travail, l'université, la politique industrielle et culturelle, auxquelles aucun politique n'a répondu). Il revient sur la « fin des idéologies » : ceux qui la proclament sont dans l'idéologie, car il lit L'Idéologie allemande de Marx comme l'analyse de ce que produisent ceux qui utilisent les formes techniques du vivant contre ce vivant, c'est-à-dire l'exploitation, et il reproche aux marxistes (Althusser compris) de ne pas avoir compris l'évolution technologique, alors que « le grand capital » l'a très bien comprise et s'en est servi.
Sa notion d'« hyper » désigne une rupture anthropologique : l'humanité change de forme de vie technique. Il retrace l'histoire de la « mémoire artificielle » de l'être humain (silex, puis supports du Paléolithique supérieur, idéogrammes, alphabet, imprimerie, audiovisuel : processus de « grammatisation »), estime que nous vivons une transformation de l'échelle du Paléolithique supérieur, et définit la prolétarisation comme la privation du savoir-faire (hier celui des ouvriers passant aux machines, aujourd'hui notre personnalité confiée aux réseaux sociaux). Le geste révolutionnaire est donc la « déprolétarisation » : s'approprier les « rétentions tertiaires » (les supports techniques) pour qu'elles deviennent les nôtres et non celles de Facebook, par une intériorisation critique et un pouvoir politique collectif des citoyens numériques, voire de grands « États généraux » mondiaux. Il plaide pour inventer des réseaux sociaux contributifs hors marché, une économie contributive de transition « à côté du marché », une puissance publique de recherche (il déplore le démantèlement du CNET, du CNES et de la politique industrielle française), et il conclut en reprochant aux intellectuels, artistes et scientifiques de « faire leur petit cours » sans assumer leur responsabilité, alors que les philosophes « ont fait la guerre, sont morts fusillés ».
Excerpts
“« Bien entendu que je combats ces gens-là, et depuis très longtemps d'ailleurs, mais c'est nous qu'il faut combattre, c'est notre incurie. Car si le Front national a aujourd'hui l'audience qu'il a, et elle est très grande et elle va continuer à croître énormément, c'est parce qu'il n'y a aucune proposition sérieuse alternative qui vienne d'où que ce soit. »”
“« Le grand regret que j'ai par rapport au pouvoir socialiste actuel, c'est qu'il y avait une chance, l'année dernière, avec le changement politique, de dire : nous allons faire sauter le glacier de manière raisonnée, c'est-à-dire nous allons dire aux gens, poussez-vous, ça va faire des dégâts, mais on décide et on va le négocier avec les habitants. »”
“« Il s'agit de déprolétariser [...] en faisant que ces rétentions tertiaires deviennent nos rétentions tertiaires et non pas celles de Facebook. [...] La seule possibilité de ne pas dépendre du pouvoir d'une machine, d'un serveur, c'est de l'avoir intériorisé et d'en avoir une conscience critique. »”