Renahy, Nicolas
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (une émission d'environ quarante minutes, avec plusieurs extraits d'archives ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres ; les passages incertains sont omis ou hédgés)
Core ideas
L'adolescence existe-t-elle en milieu rural ? Farcy rappelle, avec les historiens de l'adolescence, que la notion naît à la fin du XIXe siècle autour des internats, collèges et lycées de la bourgeoisie, et qu'elle touche très peu le monde rural : l'essentiel des jeunes ruraux passent leur adolescence au travail dans les exploitations. Pour qu'une classe d'âge naisse, il faut « une vie en commun relativement importante » dans un lieu tiers, hors du domicile des parents, ce que seule l'école peut offrir ; or l'école reste peu accessible au-delà du primaire au XIXe siècle, et les « fermes-écoles » ou écoles pratiques d'agriculture n'ont connu qu'un succès éphémère. Renahy, dont l'enquête porte sur la Bourgogne des années 1990 et sur des « ouvriers et fils d'ouvriers » plutôt que sur des agriculteurs, distingue deux vagues scolaires : une première explosion dans les années 1960 qui extrait une petite élite du monde rural, une seconde massification à partir des années 1980 (collège dans chaque bourg) qui fait émerger une adolescence de masse, avec la difficulté moins du confinement villageois que de la différenciation sociale rencontrée au collège.
Communautés villageoises, fêtes et police des mœurs. Au XIXe siècle, la jeunesse est l'acteur de la solidarité villageoise : elle organise les fêtes (surtout la fête patronale), exerce une sorte de police sexuelle et morale (charivaris contre les remariages jugés scandaleux), défend l'identité du village contre les villages voisins (rixes entre plusieurs dizaines, voire centaines de jeunes, dont un historien du Quercy (nom déformé dans le transcript, vraisemblablement François Ploux) aurait donné un exemple). À partir des années 1860, selon Farcy, l'État, la troisième République et l'Église (qui se concurrencent mais aussi se partagent les sexes : école et associations sportives pour les garçons, associations catholiques pour les filles, sous le contrôle du curé) encadrent de plus en plus cette énergie ; l'exode rural puis la guerre de 1914 réduisent le nombre de jeunes, et les anciens combattants prennent le relais dans les comités des fêtes. Farcy souligne que les jeunes ruraux participent peu aux révoltes politiques (statistiques d'arrestations en 1848 et lors de la résistance au coup d'État de 1851).
Les archives : enseignement agricole, foyers ruraux, JAC. Un débat radiophonique de 1950 oppose les partisans d'un enseignement spécifique pour le monde rural (rupture entre milieu familial et école, absence de formation professionnelle) à ceux qui veulent un même enseignement jusqu'à 13-14 ans avec adaptations locales puis une école cantonale pour les ruraux ; Farcy rappelle que « l'agriculture, ça s'apprend sur le tas ». Une archive de 1968 raconte la création d'une maison du village dans le Val-d'Oise (nom de la commune déformé dans le transcript), devenue foyer rural pour les jeunes, qui prône le « brassage » ; Farcy note que l'encadrement de la jeunesse (sociétés de gymnastique, musique, cinéma « honnête », patronages) date de l'après-1870. Renahy cite les études d'équipes de sociologues (Plozévet, en Bretagne, où l'arrivée de chercheurs a poussé à créer un club de jeunes et à les séparer de leurs parents) et les « Mille clubs » des années 1970, initiative de l'État (Maurice Herzog, ministre de la Jeunesse), qui laïcise les loisirs ruraux. Un témoignage d'une ancienne permanente de la JACF (Jeunesse agricole chrétienne féminine), en Lozère, décrit un mouvement d'abord religieux mais ayant appris aux jeunes à « penser par eux-mêmes », tandis que Renahy évoque le rôle politisant de prêtres de gauche et des JOC.
Ouvriers en milieu rural, syndicalisme familial, bals. Renahy insiste sur le fait que le monde rural n'est pas seulement composé de paysans : il y a des usines et un artisanat ruraux. Dans les villages ouvriers qu'il a étudiés, la CGT et le Front populaire (1936) ont installé un « syndicalisme familial » transmis de père en fils, qui encadrait aussi la jeunesse et assurait l'intégration de la classe ouvrière, tout en créant des distinctions entre jeunes des cités ouvrières et enfants de paysans (deux « filières » dans un même club de foot). Il commente l'archive d'un ouvrier, Sébastien Marie, dont quatre générations ont travaillé dans la même usine de gazinières en Côte-d'Or, logé dans les cités patronales, et décrit les trajectoires scolaires d'enfants d'ouvriers (contre-culture manuelle, redoublements, lycée technique). Une archive de 1996 donne la parole à des jeunes filles d'un village qui s'enthousiasment pour les bals d'été et les amis venus de la ville, ce qui permet à Renahy de contrer l'image d'un monde rural coupé de tout ; Farcy, lui, rappelle que « le bal est un marqueur excellent de l'émancipation des jeunes », du bal collectif surveillé au bal privé en couple (les bals de conscrits jusqu'aux années 1980).
Excerpts
“« Il faut qu'il y ait une vie en commun relativement importante. »”
“« En gros, l'agriculture, ça s'apprend sur le tas. »”
“« Le bal, c'est un marqueur excellent de l'émancipation des jeunes. »”