MNEMOSYNEv0.1.2563

Podcasts/Artesquieu/Gauchet, Marcel

Gauchet, Marcel

historien et philosophe, rédacteur en chef de la revue Le Débat, auteur du Désenchantement du monde et de La Révolution des pouvoirs

Marcel Gauchet - Entretiens (A voix nue)

Artesquieu · Jun 9, 2022 · partial coverage

▶ Watch on YouTube

Coverage note: full - cinq entretiens : années d'apprentissage, années structuralistes et Mai 68, *Le Désenchantement du monde*, *La Révolution des pouvoirs*, l'avenir de la démocratie.

Core ideas

Gauchet refuse la question « qui suis-je ? » et lui préfère « d'où je viens ». Né en 1946 en Basse-Normandie, fils d'un cantonnier et d'une couturière, il se dit un « miraculé de l'école publique », passé par l'école normale d'instituteurs. Intellectuellement, il appartient à la génération de 68, mais fut « vacciné » très tôt contre les adhésions communistes ou gauchistes par Claude Lefort, son maître, et par la critique du marxisme menée dans Socialisme ou Barbarie par Castoriadis. Son programme en découle : si le marxisme n'est pas la bonne pensée de l'histoire, il faut en construire une autre. D'où son passage à l'histoire, pour comprendre la bifurcation que représente la démocratie, trait le plus original de l'Occident moderne. Philosophe par ses questions, il emprunte le « détour de l'histoire » au risque de passer pour philosophe aux yeux des historiens et inversement. Pour lui, la question démocratique et celle du sujet psychique, qu'il traite dans ses travaux sur la psychanalyse et sur Foucault, n'en font qu'une : la modernité réinvente l'homme et loge l'altérité, autrefois sacrée et extérieure, à l'intérieur même des individus, sous la figure de l'inconscient.

Sur le structuralisme, sa position est nuancée. Il juge pénibles et « irrespirables » la mode et le suivisme, et faibles les conclusions philosophiques qu'on en tirait, notamment la « destitution du sujet ». Il salue en revanche un élargissement irréversible des objets de pensée : l'ethnologie de terrain et le décentrement face aux sociétés « autres », la linguistique, la psychanalyse portée par Lacan à son exigence spéculative, les questions de Foucault sur la folie, la sexualité et la prison. Il s'inquiète de voir l'oubli de la critique de l'ethnocentrisme et dénonce sa dérive relativiste. Il retient aussi Pierre Clastres et la « société contre l'État ». Mai 68 lui apparaît politiquement « pauvre, souvent consternant », traversé par la contradiction entre aspiration anti-autoritaire et idéologies autoritaires comme le maoïsme. Il en reconnaît la richesse sociale et intellectuelle : une liberté qui ne se cantonne plus au politique et touche la famille, le couple ou l'éducation. Les droits de l'homme, eux, naissent plutôt du soutien aux dissidents de l'Est.

Le Désenchantement du monde propose une « histoire politique de la religion » pensée par discontinuités plutôt que comme un progrès continu. Les religions premières, celles du mythe, renvoient tout à un temps des origines et laissent les hommes sans prise sur l'ordre des choses. L'apparition de l'État, il y a cinq à six mille ans, est un événement spirituel : l'autorité sacrée s'incarne parmi les hommes et fonde l'inégalité. Suivent l'invention du monothéisme juif, le christianisme né comme événement intra-juif, puis la révolution féodale et la réforme grégorienne autour de l'an mil, qui enclenchent la « sortie de la religion ». Le citoyen moderne, à la différence du citoyen antique, existe pour lui-même. Les totalitarismes furent la tentative tragique de reconstituer une société religieuse en monde laïque. La société sortie de la religion est désormais tournée vers un avenir ouvert, impossible à clore. Elle a d'autant plus besoin d'histoire : « nous ne savons pas où nous allons mais nous pouvons un peu savoir d'où nous venons ».

La Révolution des pouvoirs étudie la Révolution française comme laboratoire du gouvernement représentatif et de son problème central : comment contrôler les représentants d'un peuple déclaré souverain ? Le roi représentait l'au-delà, la démocratie doit organiser la représentation de la société par elle-même, ce qui ramène le dehors sacré à l'intérieur de la communauté politique. La démocratie rend ainsi visible la distance entre le droit, du côté du peuple-source, et la loi édictée par les représentants. Face au roi chargé de toute l'histoire nationale, les représentants durent s'adosser à une légitimité aussi formidable, celle des droits de l'homme. Cette concurrence rendait improbable le compromis pragmatique réussi par l'Angleterre ou les États-Unis et déboucha sur le pouvoir personnel de Bonaparte. Gauchet refuse toutefois d'assimiler la Terreur au totalitarisme stalinien.

Le dernier entretien décrit une « démocratie difficile » depuis la crise de 1974-1975. La montée du juge et de l'opinion sont deux formes de surveillance du pouvoir représentatif : un progrès, mais aussi une menace, le judiciaire étant par nature un pouvoir oligarchique. Le progrès de l'État-providence rend la démocratie opaque et bureaucratique, et les gouvernants apparaissent moins secrets qu'impuissants. La nouveauté majeure est l'ouverture sur l'extérieur : mondialisation qui sépare l'espace de l'employeur de celui du salarié, migrations, construction européenne sans forme politique définie. L'État devrait rendre ce dehors maîtrisable, alors que les citoyens le perçoivent comme le vecteur de son intrusion. Rien ne garantit que la démocratie, née dans des nations délimitées, survive à l'universalisation planétaire. Gauchet se méfie de la « démocratie locale » si les grandes décisions échappent aux citoyens, et assume le rôle de l'intellectuel qui pose des questions sans prétendre les résoudre.

Excerpts

Gauchet décrit son origine sociale et ce qu'elle doit à l'école républicaine :

“je viens d'un monde où il était peu probable que j'arrive là où je suis je crois que c'est le seul la seule mention intéressante en la circonstance je suis né en effet dans l'ouest rural profond la basse-normandie agricole en bas de l'échelle sociale mon père était content nier et ma mère était couturière cela signifie donc tout de suite il n'y a pas besoin d'en dire plus que je suis un miraculé de l'école publique un enfant de la république scolaire”

Sur l'altérité ramenée de l'au-delà à l'intérieur de l'homme, fil commun à la démocratie et à la psychanalyse :

“la reconnaissance de l'extérieur non plus dans l'au delà dans l'invisible dans le monde sacré dans ce qui échappe à la prise des hommes mais à l'intérieur d'eux-mêmes la figure de l'inconscient à mon sens ne se comprend que dans une longue durée d'un parcours qui a amené l'autre à l'intérieur même de l'homme il n'y a plus d'alternative religieuse pour organiser notre monde ce n'est plus par un sol surplomb sacrale que se définissent nos sociétés mais l'altérité pour nous elle est venue par une migration compliqué se loger au dedans même des hommes”

Sur le besoin d'histoire dans une société tournée vers un avenir inconnu :

“il y a une immense curiosité qui se déclare quand on va vers un avenir qui est un inconnu la seule chose certaine que sur laquelle nous puissions nous reposer face à un avenir inconnu c'est un passé un peu plus certains ont passé qui en le comprenant nous permet de répondre à la question que sommes nous nous ne savons pas où nous allons mais nous pouvons un peu savoir d'où nous venons”