Bourdieu, Pierre
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres ; l'attribution des répliques entre les deux interlocuteurs est parfois incertaine et n'est donnée ici que lorsqu'elle est claire)
Core ideas
Les deux interlocuteurs se retrouvent, rares dans l'espace allemand où sociologues, philosophes et écrivains communiquent peu, pour se demander si les valeurs des Lumières sont toujours les nôtres. Grass rapproche son livre « Mon siècle » de « La Misère du monde » de Bourdieu : tous deux racontent l'histoire « d'en bas », du côté des perdants, des exclus et des minorités (il cite l'exemple des métallos au chômage depuis trois générations de la « rue des Jonquilles »). Il demande pourquoi il n'y a pas d'humour dans le livre de Bourdieu ; celui-ci répond que les récits recueillis étaient écrasants, que l'équipe s'est imposé de « ne pas faire de littérature » pour restituer leur violence brute, par raison scientifique mais aussi politique : la violence de la politique néolibérale en Europe et en Amérique latine est telle qu'on ne peut la dire par des mots joliment tournés. Grass regrette que le mouvement des Lumières ait perdu le rire des perdants et du roman picaresque (Montaigne, Voltaire, Diderot) au profit d'une raison réduite à ce qui est techniquement faisable.
Bourdieu soutient que la révolution néolibérale est une révolution conservatrice : un retour aux méthodes du libéralisme de Manchester du XIXe siècle présenté comme progrès, de sorte que ceux qui combattent la régression passent pour « archaïques » ou « ringards ». Les Lumières ont engendré à la fois le capitalisme et le socialisme, qui se contrôlaient l'un l'autre (économie sociale de marché, consensus pour éviter un retour à Weimar), jusqu'à la rupture du contrat social dans les années 1980 et l'effondrement du communisme, qui a libéré le capitalisme de toute entrave ; il juge que le néolibéralisme répète les erreurs du communisme en imposant un dogme (« il n'y a pas d'alternative »), appliqué en Europe par des responsables se réclamant du socialisme (Schröder, Blair, Jospin), ce qui rend la critique difficile. Il cite les grèves de 1995 en France, le mouvement des chômeurs et la marche européenne des chômeurs, mais déplore que ces mouvements restent nationaux alors que la mondialisation, elle, est internationale ; Grass plaide pour un syndicat européen des chômeurs. Tous deux appellent les intellectuels à « ouvrir leur gueule » : Bourdieu rappelle que toutes les conquêtes sociales ont été conquises par des luttes ; Grass met en garde contre l'idée que « intellectuel » signifierait forcément « de gauche » (Goebbels, d'anciens meneurs de mai 68 passés à l'extrême droite). Bourdieu défend le rôle modeste et utile d'écrivain public : prêter sa compétence à ceux qui savent mieux que lui ce qu'ils ont à dire.
Ils critiquent la télévision, à la fois instrument qui permet de parler et qui fait taire (dogme de l'audimat, grand-messes, modérateur qui change de sujet), et rêvent d'une « internationale des producteurs de discours » et d'un retour à la tradition médiévale de la « dispute ». Grass note qu'il se trouve à revendiquer plus d'État alors qu'il a toujours critiqué l'État autoritaire allemand : le néolibéralisme réalise paradoxalement l'idéal anarchiste de l'abolition de l'État pour ce qui est rentable et laisse l'État s'occuper de la police ; Bourdieu répond qu'il faut inventer un autre État. Ils évoquent aussi l'histoire du petit garçon qui urine sur le dos de son père socialiste dans « Mon siècle », la fascination française pour Heidegger (l’un des deux dit avoir analysé sa rhétorique et s’être senti isolé en France), la nécessité de faire connaître les Lumières allemandes (des noms comme Lichtenberg ou Cassirer, le premier nom étant transcrit « racing ») aux Français, mai 68 (Grass : une protestation nécessaire mais pas une révolution, « le progrès est un escargot » ; Bourdieu : radicalisme plus grand chez les étudiants d'origine bourgeoise), la question écologique que la gauche et les syndicats ont longtemps négligée, et la nécessité d'un « nouvel utopisme » enraciné dans des forces sociales, avec des syndicats internationalisés et réformés. Ils terminent sur leur âge et sur l'inquiétude d'une jeune génération d'écrivains peu disposée à poursuivre cette tradition.
Excerpts
“« La révolution néolibérale est une révolution conservatrice, au sens où l'on parlait de révolution conservatrice en Allemagne dans les années 30. C'est une révolution qui a l'air de rétablir le passé, qui se présente comme progressiste : on transforme la régression en progrès, si bien que ceux qui combattent cette régression ont l'air eux-mêmes régressifs. »”
“« C'est la fonction d'écrivain public : quelqu'un qui sait écrire et qui prête sa compétence à des gens pour que ces gens puissent dire des choses qu'ils savent, en un sens, mieux que celui qui les écrit. »”
“« Qui écrit donc l'histoire des perdants ? Personne, presque jamais. La littérature doit venir combler un vide. La littérature doit donner la parole à ces gens qui n'ont pas voix au chapitre. »”