Corcuff, Philippe
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (une émission d'environ quarante minutes ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres et quelques extraits chantés ; les passages incertains sont omis)
Core ideas
Une spiritualité « sans dieu », par le bas. Corcuff donne à « spiritualité » un sens sécularisé : l'exploration du sens et des valeurs de l'existence, à la frontière de l'éthique au sens de Wittgenstein, qu'on retrouve dans les chansons ordinaires, les séries télé et les films, sans appartenir nécessairement aux religions. Il plaide pour une spiritualité « d'en bas », née des vulnérabilités de chacun (la mélancolie, définie par l'Encyclopédie comme « le sentiment habituel de notre imperfection ») plutôt que de dogmes ou de gourous ; il cite la chanson « Maman » de Louane et Eddy Mitchell, ainsi que le rap, et se dit agnostique, ni religieux ni militant athée. Il note que les « absolus », religieux ou non (le stalinisme par exemple), produisent des morts, et qu'il faut mettre « entre parenthèses » la question de Dieu et les absolus, d'où le titre au pluriel et sans majuscule.
Réponse de Jean-Pierre Denis : l'homme est un animal spirituel. Denis accueille l'idée « avec une bienveillance sympathique et critique » : la Pentecôte, fête de l'esprit, rappelle que la spiritualité n'est pas exclusivement religieuse (l'homme de Lascaux, la poésie, l'amour, « le baiser est un acte spirituel »). Mais il met en garde contre une spiritualité « light », amputée de ce qui engage dans la religion, qui tourne au business, et soutient que ce qui tue n'est pas la quête spirituelle mais la religion ou l'absolu sans spiritualité, c'est-à-dire l'idéologie. Corcuff critique lui aussi le « marché de la sagesse » (Comte-Sponville, Luc Ferry, développement personnel) et tout recours à des guides ; il souhaite que l'intellectuel soit un « appui méthodologique » qui aide à formuler les questions, pas un prophète.
Individu, communion, valeurs républicaines. Corcuff récuse l'opposition entre un individu isolé et une fusion dans le collectif : les individus se construisent avec du commun, dans une société de « liens faibles » et d'incertitude (Simmel, François de Singly), et il faut de l'espace commun et des moments d'autonomie. Il parle d'une « spiritualité républicaine » ressentie lors des manifestations après les attentats de janvier 2015, une forme de « communion » (Hugo, Jaurès), et reproche à la classe politique d'avoir sous-estimé cette dimension (la courbe du chômage ne suffit pas comme promesse) ; il évoque un « dessèchement spirituel » lié à l'argent roi et au rapport difficile de la gauche à la religion. Il préfère les « boussoles » à la morale moralisatrice, et analyse le pape François comme mêlant des repères éthiques et un discours d'institution religieuse moralisateur ; Denis répond que ce pape ne fait jamais la morale (« qui suis-je pour juger ? »), et plaide pour des figures incarnées (les saints reconnus par la base). Corcuff préfère le « héros antique » qui n'indique pas où aller.
Démocratie, écologie. Pour Corcuff, nous vivons dans des « États de droit à tendance oligarchique qui ont des idéaux démocratiques » ; prendre au sérieux l'autogouvernement suppose de partir de la vie ordinaire plutôt que de déléguer le sens à des gourous ou à des dirigeants. Il voit une composante écologique dans une nouvelle spiritualité (la chanson « Respire » de Mickey 3D), en se méfiant d'un spiritualisme marchand ou d'une religiosité de la nature. Denis note qu'après la conversation, le thème est « pas si loin » de son enquête sur les premières communautés chrétiennes, de petites communautés utopiques. L'émission se termine par les pages débats de L'Obs (dialogue entre Nicolas Hulot et Hubert Védrine sur l'écologie et la COP21).
Excerpts
“« La mélancolie, c'est le sentiment habituel de notre imperfection. »”
“« Le baiser, c'est un acte spirituel aussi, donc l'homme est un animal spirituel. »”
“« Je pense qu'on vit dans des États de droit à tendance oligarchique qui ont des idéaux démocratiques. »”