Eco, Umberto
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full pour l'entretien avec Umberto Eco ; l'émission comporte aussi, en ouverture, un épisode du feuilleton d'archives « La Balade aux Archives nationales » sans rapport avec Eco, non résumé ici
Core ideas
Umberto Eco présente Le Cimetière de Prague, roman centré sur la fabrication du faux le plus influent de l'histoire moderne, les « Protocoles des Sages de Sion », dont il situe la genèse principale en France à la fin du XIXe siècle plutôt qu'en Allemagne ou en Russie, l'épicentre de l'antisémitisme du siècle se trouvant selon lui en France et dans la Rome vaticane. Il explique avoir construit son personnage principal, le faussaire Simonini, à partir d'une figure historique réelle mais obscure, le capitaine Simonini, qui aurait écrit à l'abbé Barruel (auteur d'une théorie du complot attribuant la Révolution française aux Templiers, à Voltaire et aux illuminés) pour lui reprocher d'avoir « oublié les Juifs » — lettre contenant déjà, selon Eco, la liste complète des préjugés antisémites qui circuleront pendant des siècles. Il détaille la genèse littéraire multiple de son roman, mêlant les sources du roman-feuilleton parisien post-haussmannien (Eugène Sue, dont Les Mystères de Paris aurait inspiré les Dialogues aux enfers de Maurice Joly, source directe des Protocoles), le personnage réel et rocambolesque de Léo Taxil (mystificateur anticlérical devenu catholique fanatique puis de nouveau anticlérical), et une recherche quasi universitaire menée à partir de sa propre bibliothèque de collectionneur de premières éditions d'époque.
Il développe une réflexion approfondie sur la notion de faux, qu'il dit avoir étudiée aussi bien en romancier qu'en sémiologue académique : le faux n'existe, selon lui, que par contraste dialectique avec l'authentique, et il se dit fasciné par la fonction historique — tantôt positive (la fausse lettre du prêtre Jean qui poussa Marco Polo à l'exploration), tantôt catastrophique (les Protocoles, qui ont selon lui contribué à produire l'Holocauste) — que certains faux ont exercée sur le cours de l'Histoire, indépendamment de leur véracité. Il insiste sur la distinction entre la fiction romanesque assumée comme telle (marquée par ce que Coleridge appelait la « suspension of disbelief », un pacte honnête avec le lecteur) et le faux véritable, qui relève du mensonge — tout en notant le cas troublant du roman-feuilleton du « Cimetière de Prague » lui-même, inventé par un espion allemand nommé Goedsche sous pseudonyme, qui a ensuite été repris et cité comme un fait historique réel par des publications sérieuses, illustrant selon lui le rapport mystérieux entre fiction et « réification » de la fiction dans le réel (il cite aussi l'exemple des lecteurs des Mystères de Paris envoyant de l'argent à un personnage de fiction comme s'il existait réellement).
Interrogé sur le risque que son roman soit lu de façon perverse par des lecteurs déjà acquis à l'antisémitisme, Eco répond qu'il existe toujours des « lectures perverses » de tout livre, mais que son intention est justement inverse : ne pas laisser oublier, au nom du politiquement correct, que ces préjugés ont existé et existent encore, une position qu'il dit avoir défendue lors d'un débat avec le directeur d'un musée de la Shoah à Rome. Il distingue deux formes historiques d'antisémitisme — l'antisémitisme théologique médiéval (les Juifs accusés du déicide, jugés impuissants) et l'antisémitisme moderne de l'affaire Dreyfus, né avec l'émancipation des Juifs devenus citoyens, banquiers ou officiers, et mêlant haine du riche (associée à l'anglais, au capitaliste, au franc-maçon) et refus de leur intégration sociale. Il relie enfin explicitement cette histoire du XIXe siècle aux mécanismes contemporains du complotisme sur Internet (11-Septembre, rumeurs diverses), citant en exemple l'affaire WikiLeaks, où des documents « secrets » ne faisaient selon lui que confirmer des informations déjà publiques — signe, selon lui, que la paranoïa du complot universel reste une constante psychologique et sociale bien au-delà du XIXe siècle.
Excerpts
“« Ce capitaine Simonini avait écrit à l'abbé Barruel : mais monsieur, vous avez oublié les Juifs — et dans cette lettre, il fait pratiquement la liste complète de tous les préjugés qui après circuleront pendant des siècles sur le problème des Juifs. »”
“« Il y a une grande différence entre la fiction narrative et le faux : il y a une honnêteté foncière dans la fiction, dans le roman, parce que le pacte est très clair — c'est ce que Coleridge appelait la suspension of disbelief — tandis que le faux est vraiment le mensonge. »”
“« Il faut qu'on dise : on a dit ça, on a fait ça, et on ne peut pas l'ignorer [...] on risque, pour des raisons de political correct, d'oublier tous ces préjugés — alors que parfois on continue à y croire. »”