Casarès, Maria
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Maria Casarès introduit brièvement son choix de deux nouvelles pour l'émission — dont celle de Ghelderode — en expliquant les avoir choisies un peu au hasard, mais en étant elle-même surprise après coup de constater que leurs thèmes communs sont la peur et une certaine notion du temps. Elle lit ensuite « Brouillard », récit fantastique à la première personne : le narrateur relate un phénomène qui l'a marqué depuis l'enfance, celui d'entendre distinctement son propre nom appelé alors qu'il est seul, et annonce vouloir raconter un épisode récent et particulièrement troublant de ce type. Un soir de décembre, alors qu'il se laisse porter par la foule animée de son quartier illuminé pour les fêtes, il se retrouve soudain enveloppé par un brouillard épais et « hypocrite », qui transforme sa perception du réel : les réverbères lui semblent des bouées, les trottoirs des quais, et il croit un instant apercevoir les feux d'un navire amarré avant de réaliser qu'il s'agit seulement de bocaux lumineux dans la vitrine d'une pharmacie familière.
Pressé de rentrer se réfugier dans sa chambre — décrite comme un refuge au-dessus de la « détresse universelle » — le narrateur s'entend appeler par son nom à plusieurs reprises dans le brouillard, sans jamais apercevoir personne. La peur d'être suivi par une présence invisible, dont il finit par entendre les pas et le souffle chaud dans sa nuque, se change progressivement en terreur : une ombre indistincte, mi-bête mi-homme, semble le poursuivre jusqu'à sa porte, qu'il referme violemment derrière lui. C'est alors, dans le silence soudain de sa demeure, qu'il entend une troisième fois la voix — et reconnaît avec effroi celle d'un homme qu'il savait mort depuis vingt ans, le seul être dont il pouvait affirmer avec certitude la disparition. Pris de fièvre, il passe une nuit d'agonie hallucinatoire, assistant à une vision de bouches innombrables et magnifiques se dessinant dans un vitrail de lumières colorées, qui se change ensuite en vision cauchemardesque de bouches monstrueuses et abjectes rampant vers lui — deux versions opposées, pure et impure, qu'il interprète après coup comme annonçant la même nouvelle.
Quelques jours plus tard, remis de sa fièvre, le narrateur apprend par un voisin bavard la mort récente d'un homme qu'il croisait dans la rue sans jamais lui adresser la parole — un « mort qui marchait », rendu tel à ses yeux vingt ans plus tôt par une rupture morale si douloureuse qu'elle avait manqué le faire mourir lui-même. Cette seconde mort, purement effective, ne suscite en lui aucune émotion : il choisit d'y voir un pardon accompli, une forme d'oubli qu'il présente comme allant au-delà même de l'amour et de la haine.
Excerpts
“« Le brouillard hypocrite, maléfique compagnon de route [...] j'éprouvais plutôt la sensation d'avancer dans l'eau, ou tout au moins sur un terrain en état de liquéfaction ; les réverbères avaient des clignotements de bouées ; il me semblait que je longeais une rade. »”
“« C'est que cette voix, je la reconnaissais [...] elle n'était ni d'un enfant ni d'un vieillard, ni d'une femme, ni d'un homme, ni de personne, ni de rien de vivant : elle était la voix d'un être disparu depuis vingt ans, formellement mort, et dont seul ici-bas je pouvais affirmer qu'il était mort. »”
“« Qui était cet homme, qu'on se contente de savoir qu'en l'effaçant du nombre des vivants ? Je lui pardonnais, en cette vie et dans toute autre, comme la sublime charité l'ordonne — est-il une forme plus parfaite d'oubli, au-delà de l'amour et de la haine ? »”