Supervielle, Jules
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Core ideas
Mallet fait remarquer que la prose de Supervielle a un ton poétique et ses poèmes le caractère direct de confidences en prose, et lui demande de définir la prose face au vers. Supervielle distingue une prose qui tourne le dos à la poésie (celle du Code civil, de Napoléon, du dictionnaire) et une prose qui « vit en parfaite intelligence avec la poésie » (Chateaubriand, Bossuet, Jules Renard, Claudel, Valéry). Écrire, pour lui, c'est d'abord la cristallisation de la pensée et de l'image, qui est le lien commun entre la prose des prosateurs-poètes et la poésie. Il soutient qu'« on ne peut pas faire de poésie sans prose, alors qu'on peut faire de la prose sans poésie » : presque toute poésie a un « coefficient de prose », très fort chez Victor Hugo (il cite « Booz endormi » : « il avait fait son lit à la place ordinaire »), presque nul chez Mallarmé (d'où son hermétisme) ou chez les surréalistes. La « petite poésie » serait celle de Théophile Gautier, qui manque de « demi-obscurité » et de secret, tandis que La Fontaine est « l'auteur le plus souple » passant de la prose au vers (et il compare Shakespeare, dont « le don de vie se confond avec le don de la poésie »). Il cite Valéry (« trouver n'est rien, la difficulté est de s'ajouter ce qu'on trouve ») et Jules Renard sur le chasseur d'images « foudroyant » pour définir la trouvaille poétique, et admire aussi Nerval pour la marge de folie et d'inattendu. Ce qui est commun à la prose et au vers, dit-il, c'est l'intensité, l'originalité et les aveux, y compris involontaires : il aime les poètes qui ne cachent pas leur vulnérabilité (« le défaut de la cuirasse »), annonçant son roman « Les Vulnérables ».
Dans la seconde partie, il lit et commente un passage du « Voyage en Amérique » de Chateaubriand (« Liberté primitive, je te retrouve enfin ! ») comme poésie involontaire d'un prosateur : Chateaubriand ne partait pas pour défricher l'Amérique mais pour « se déchiffrer » et « se délivrer » de la nostalgie, pour « oublier la France et en avoir la nostalgie, oublier les hommes et les aimer à distance » ; le grand écrivain, ajoute-t-il, « est celui qui n'a jamais l'air de mentir », même quand il ment, la vérité de l'artiste n'étant pas la vérité historique (on a même mis en doute le voyage de 1791). Chateaubriand se prend pour le premier homme et le seul poète, comme Claudel (« le premier homme qui absorbe la première gorgée d'air »), et Supervielle admet qu'il se croit lui-même le seul au moment où il écrit. Il commente enfin « La pensée en mer » de Claudel (extrait de « Connaissance de l'Est »), texte qui est « presque un poème en prose » mais pas assez « île » détachée de la vie (à la différence de Baudelaire) : il admire des expressions comme « il faudra de nouveau partir », « l'exil » qui suit le voyageur, l'« ubiquité diplomatique » qui rend « présent absent », et pense que cet exil est vivant. Il dit avoir choisi ce passage pour des raisons subjectives, un poète profondément subjectif ne faisant qu'un genre de critique, « involontairement égoïste ».
Excerpts
“« À mon avis, on ne peut pas faire de poésie sans prose, alors qu'on peut faire de la prose sans poésie. Presque toute poésie a un coefficient de prose, sous peine d'être incompréhensible. »”
“« Écrire, pour moi, c'est d'abord la cristallisation de la pensée, la cristallisation d'un concept qu'on voudrait original et frappant, par le mouvement et la netteté de l'image. »”
“« Il partait pour aller à la rencontre de lui-même, pour oublier la France et en avoir la nostalgie, pour oublier les hommes et les aimer à distance. »”