Genette, Gérard
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L'intervenante présente Bardadrac comme une sorte d'abécédaire autobiographique où Genette se décrit sans se décrire, à travers des souvenirs, des mots aimés ou croisés, avec la précision qu'il apportait à Flaubert, Proust ou Stendhal ; elle rappelle la surprise de la presse en 2006 qui découvrait que le « pape » d'une théorie littéraire austère, tel qu'on le percevait notamment aux États-Unis (le mot exact est mal transcrit, « grammatologie ») savait écrire et avait de l'humour. Genette, dans l'entrée « Bienvenue » de Codicille, évoque son « quart d'heure médiatique » à la Warhol et un « best-seller pour happy few ». Ses références : le Dictionnaire du diable d'Ambrose Bierce, Roland Barthes (la transcription cite « paroles en Barthes »), et surtout la phrase de Proust « ce livre n'a jamais été fait, il a été récolté », que personne n'avait cherché à attribuer.
Genette explique que le projet est né sans en être un, par accumulation sur des décennies de notes, d'objets et de fragments : d'abord, dans les années 1970, l'idée de moderniser le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert en visant les travers de langage et de pensée contemporains (en particulier ceux des médias), puis des fragments de souvenirs (le plus ancien remonte à sa sixième année), quelques chroniques avortées dans un journal du soir. L'idée d'en faire un livre date de 2003-2004 : après avoir consulté quelques proches, il s'est résigné à faire « un livre avec rien, avec beaucoup de rien », comme Flaubert rêvait d'un livre sur rien, et s'est cherché des « excuses » (des prédécesseurs). Il corrige au passage une faute de son livre (la citation de Fray Luis de León, « comme nous disions hier » après quatre ans de prison, probablement apocryphe, qui aurait été dite en latin) comme un exemple de la fausseté des souvenirs.
Sur le mot autobiographie, il répond que Bardadrac et Codicille n'en sont pas au sens strict du « récit continu à la première personne » défini par Philippe Lejeune : leur forme « hachée, discontinue, disloquée » mêle ses souvenirs à ceux d'autres personnes, d'où une « hétérobiographie morcelée », et un recueil d'opinions au sens classique (« la vie et les opinions de... »). Il propose des « mots-chimères » (comme « autoblographie ») plutôt que « mot-valise ». La composition suit l'ordre alphabétique, qui impose rupture et discontinuité (coq-à-l'âne) mais qu'il manipule en changeant des titres d'entrées ; les entrées longues procèdent par digression (il plaide pour « le droit à la digression », hérité de Montaigne) ; beaucoup sont elliptiques ou cryptiques, leur clé se trouvant parfois vingt-cinq pages plus loin. Il parle de bricolage ou de marqueterie, avec en tête les collages de Kurt Schwitters (tickets de métro, objets ramassés), et recommande de lire le livre de A à Z, sans quoi « les effets du bricolage vont disparaître » (tout en précisant que l'auteur n'a aucune autorité sur le lecteur).
Quant au rapport entre les deux livres, Codicille est la suite de Bardadrac mais non l'inverse : il en est un commentaire greffé, issu d'une conférence sur Bardadrac dispersée dans une entrée, écrit en trois ans (selon une « vieille superstition » d'un livre tous les trois ans) alors que Bardadrac résulte de plusieurs décennies d'accumulation, avec des couvertures volontairement voisines (collection « Fiction & Cie » au Seuil, éditeur Bernard Comment, format plus petit pour Codicille, plus bref car un post-scriptum ne doit pas dépasser son texte). Il préfère parler de transtextualité plutôt que d'intertextualité pour désigner les relations entre ces livres et son œuvre antérieure (Figures, Palimpseste, Seuils, Discours du récit) : chacun de ses livres est sorti du précédent, en développant un détail du précédent, d'où cinq livres intitulés Figures ; il cite Jean Prévost sur « l'influence du Rouge et le Noir sur Stendhal » comme modèle de renversement entre texte et auteur.
Interrogé sur le décalage de réception (certains critiques parlant d'un Genette devenu amusant, voire « écrivain »), il dit avoir été amusé plus qu'agacé : il trouve la distinction écrivain/écrivant de son « vieux maître Roland Barthes » infondée, pense que « devenir écrivain » ne veut rien dire pour lui, et évoque (avec Schlegel) « le ridicule d'être écrivain ». Il affirme écrire toujours de la même façon depuis Figures, et que même Discours du récit, devenu un manuel scolaire, partage avec ses derniers livres un ton. Il explique l'ironie et l'autodérision par un tempérament (« j'écris comme je parle et je parle comme je suis »), contre la doctrine des années 1960-70 qui séparait l'homme et l'œuvre, rejette la distinction proustienne entre moi superficiel et moi profond, et ajoute qu'il pratique aussi « un peu d'hétérodérision ». À une question de la salle sur les séries télévisées, il répond qu'il n'a jamais fait de la télévision un objet d'étude, ne citant que Columbo et Navarro en passant, comme Schwitters ramassant des tickets de métro, mais qu'il regarde beaucoup la télévision, avec plus d'amusement que d'intérêt.
Excerpts
“« C'est un travail de marqueterie qui consiste à faire tenir ensemble des fragments qui ne sont pas dans un rapport de continuité, ni logique, ni rhétorique, ni idéologique, ni temporelle, ni même spatiale. [...] J'ai pensé à ce terme de bricolage avec en tête un modèle pictural, les collages de Schwitters : il colle des fragments de tout venant, il ramassait de vieux tickets de métro [...]. Un dernier conseil de lecture : personne ne le fait, lisez de A à Z, parce que si vous lisez en piquant, tous les effets du bricolage vont disparaître. »”
“« Si je me réfère à la définition canonique, récit continu que quelqu'un fait de son existence, récit à la première personne, il est évident que ni Bardadrac ni Codicille ne sont des autobiographies. [...] Il y a de la vie et il y a des opinions, il y a au moins ces deux aspects-là : j'appellerais plutôt cela une autoblographie, un recueil autoblographique. »”
“« Je suis comme ça dans la vie, j'écris comme je parle et je parle comme je suis. C'est sûrement assez contraire à toute une doctrine littéraire qui nous a embarrassés pendant deux ou trois décennies, qui expliquait que l'auteur n'avait rien à voir avec son œuvre. Moi, je ne l'ai jamais ressenti de cette façon. [...] Je ne vois pas pourquoi je ne me moquerais que de moi : il y a tellement à dire sur les défauts des autres. »”