Ellul, Jacques
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Ellul commence par l'anecdote d'un ami chirurgien qui lui rappelle que la greffe d'organes suppose des organes sains, donc très souvent des accidents de la route : un exemple pour dire qu'un progrès technique n'est jamais gratuit. Il attaque l'illusion que « la technique rend plus libre » : trois millions de Parisiens qui décident « librement » de prendre l'auto vers la Méditerranée sont « rigoureusement déterminés par l'appareil technique ». Dans la société technicienne, personne n'est responsable (le barrage qui craque : géologues, ingénieurs, ouvriers, hommes d'État), parce que les tâches sont découpées en fractions ; il cite, comme « une des choses les plus épouvantables » qu'il ait entendues, la justification d'un directeur de camp lors d'un procès (« je n'avais pas le temps de penser aux gens qui mouraient, ce qui m'intéressait, c'était le problème technique de mes crématoires »), figure d'un homme irresponsable réduit à une tâche technique.
Il expose ensuite le sacré : la colonisation a détruit les sociétés traditionnelles, leurs structures sociales, leurs croyances et leur réponse à la question du sens (remplacement des agricultures traditionnelles par l'agriculture industrielle), et l'homme, quand la nature a été désacralisée, tend à voir dans la technique elle-même un sacré (ce qui scandalise dans une manifestation, c'est qu'on brûle une automobile). Il en tire une règle d'interprétation : tout progrès technique se paie, il faut toujours demander quel est le prix ; il illustre cela en disant qu'en Allemagne, devant la baisse du chômage et la croissance, la population « peu informée » n'a pas posé la question de ce que cela coûterait. Dans une société traditionnelle, on se demande toujours ce que coûte un dérangement de l'ordre du monde ; la sagesse y venait d'une lente transmission et du modèle de la nature, que la technique fait abandonner. La technique remplace aussi la réflexion par le réflexe (dans une auto à 160 km/h, qui réfléchit a un accident), accroît la puissance et les risques sans changer l'homme (il cite Bergson, 1930 : plus la puissance augmente, plus il faut un « supplément d'âme »), et ne supporte pas qu'on la juge moralement, privant l'homme de sa plus haute liberté ; le technicien est conditionné (éducation, pratiques, objectif).
Les techniques humaines (psychologie, publicité, divertissement) répondent au malaise de l'homme vivant dans un milieu anormal (villes de béton, vitesse) comme la combinaison du plongeur, et le « divertissement » au sens de Pascal détourne des vraies questions ; l'époque des médias est celle de la solitude, comme le montrent les « rebelles sans cause » de Stockholm en 1953 qui ont tout cassé la nuit du Nouvel An ; privé de motivation profonde, l'homme tente le suicide, le divertissement ou la dépression. Il compare l'homme moderne à Ésaü qui échange son droit d'aînesse contre un plat de lentilles : il accepte de ne plus être un sujet contre la consommation, la sécurité et le bien-être, mais il est « trompé » et manipulé, y compris les manipulateurs eux-mêmes (« nous sommes tous responsables en même temps »). Accusé d'être pessimiste (ou « calviniste »), il répond que le pessimisme conduirait au suicide, que l'optimisme consiste à aller à Disneyland pour ne plus penser, et que la liberté commence avec la prise de conscience de ce qui nous détermine, qu'on peut analyser « comme un caillou », en démontant les enchaînements du système technicien, tout en sachant qu'il a prise sur nous (le téléphone). Il conclut que la recherche du sens exige de remettre radicalement en question la vie moderne, de redécouvrir les valeurs que la technique efface, de refuser la technique comme « destin » à la manière des tragédies grecques, par de petites actions dans des groupes « à grandeur humaine où l'on se connaît », non par de grands partis ou syndicats, sans compter sur l'efficacité immédiate : « il faut espérer que l'homme ne meurt pas et se transmet de génération en génération des vérités ».
Excerpts
“« Une des illusions qu'on cherche à développer dans l'homme moderne, c'est de lui faire croire que la technique le rend plus libre. [...] Au moment des vacances, trois millions de Parisiens vont chacun décider tout à fait librement de prendre l'auto pour aller vers la Méditerranée : ils sont trois millions à avoir décidé librement de faire la même chose. Je dis : est-ce que vraiment l'auto est un moyen de libération ? Ils sont, en définitive, rigoureusement déterminés par l'appareil technique. »”
“« Il faut toujours savoir que tout progrès technique se paie, que tout bonheur de l'homme se paie, et qu'il faut toujours se demander quel est le prix que l'on va payer. [...] Dans une société traditionnelle, on pose toujours cette question : si je fais ceci, qui dérange l'ordre du monde, qu'est-ce que ça va coûter ? »”
“« C'est lorsque nous prenons conscience de ce qui nous détermine que nous faisons le plus grand acte de liberté. À partir du moment où je suis capable de l'analyser comme j'analyserais un caillou, où j'arrive à démonter les enchaînements de ce système technicien, c'est là que commence ma liberté. [...] Il faut vouloir que l'homme continue finalement à être un homme. »”