Perec, Georges
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L'émission oppose les deux grands prix littéraires de 1965 : le Goncourt (L'Adoration de Jacques Borel) et le Renaudot (Les Choses de Georges Perec). Le critique juge que Borel parle de lui-même tandis que Perec « nous parle de nous-mêmes » : Les Choses (sous-titre : « une histoire des années 60 ») raconte l'histoire d'un couple, Jérôme et Sylvie, psychosociologues de 24 et 22 ans, devenus enquêteurs « par nécessité non par choix », sans vocation ni ambition ni passion autre que celle du « mieux vivre », et qui échouent à rien aimer sinon les signes de la réussite. Le résumé fait entendre l'ouverture du livre (un appartement rêvé au conditionnel, bruns, ocres, bibliothèques, discothèque, cuisine claire, journée de mai sans fébrilité) et décrit le couple comme des « marionnettes de l'histoire », des « girouettes » indiquant la direction du vent : des petits-bourgeois qui louchent vers les valeurs des grands bourgeois (confort, luxe, argent, propriété) et finissent « possédés » par les choses. Le critique voit dans le livre une « Éducation sentimentale » de 1960, sans amour ni passion, où l'art de vivre remplace la vie, et une fable morale : Jérôme et Sylvie fantasment un refuge (vie de petit-bourgeois de quarante ans, bohème de Saint-Germain, retraite à la campagne), ne partent jamais, passent huit mois en Tunisie qui ne font qu'approfondir leur dépossession, et « confondent la fin et les moyens ». Il salue un style tour à tour froid comme celui d'un sociologue et ondoyant comme celui de rêveurs, où l'énumération fait « éprouver physiquement l'impression d'être étouffé par les choses », tout en jugeant que l'auteur « n'a pas tenu la distance ».
Dans l'entretien, Perec dit être las de parler de son livre et d'en commenter le sens, qu'il a « épuisé » ; il se dit conscient d'avoir écrit un livre « extrêmement ambigu » dans son sens, bien que la description critique du monde d'aujourd'hui soit claire : il est incapable de dire si la fin est heureuse ou malheureuse (les personnages s'installent dans le système et possèdent enfin ce dont ils rêvaient, ce qui est à la fois triste et réussi). Il raconte la genèse : il voulait écrire un grand livre (800 ou 3000 pages, comme L'Éducation sentimentale, Le Comte de Monte-Cristo ou Moby Dick), a commencé « une espèce de roman d'aventure » qui tournait autour d'impossibilités (écrire un dialogue, créer des personnages et des types sociaux à la manière de Balzac, Stendhal ou Flaubert), puis a voulu écrire un livre sur le bonheur, la publicité, le conditionnement du monde moderne, qui n'était pas un sujet littéraire et pour lequel il n'avait pas de moyens littéraires. Il a donc conçu Les Choses comme l'étude d'un milieu (la relation que des êtres entretiennent avec les choses) et comme un « roman d'avant l'existence » des personnages (d'où son refus de l'appeler roman), tout en tendant vers « une espèce d'autobiographie continuelle, qui est l'écriture elle-même ». Le livre a croisé les Mythologies de Barthes, L'Éducation sentimentale (pour le « style glacé »), Madame Express et La Maison française.
Excerpts
“« J'ai conçu ce livre d'une part comme l'étude de milieu et non pas comme l'étude de personnes : l'étude d'un milieu non pas comme quelque chose qui arrive à quelqu'un, mais comme la relation que des personnages, des êtres, peuvent entretenir avec les choses. D'autre part, dans mon idée, comme une espèce de roman d'avant l'existence. [...] Les personnages n'existent pas parce que je ne les ai pas fait exister. »”
“« J'ai conscience d'avoir écrit un livre extrêmement ambigu dans le sens, et pourtant c'est clair : une espèce de description critique du monde d'aujourd'hui. Je suis incapable de dire si la fin de ce livre est heureuse ou malheureuse. Elle semble très triste à certains moments : ils vont s'installer dans le système. Mais en même temps, ces gens qui rêvaient de posséder les choses de notre monde, la beauté du monde moderne, eh bien ils vont la posséder. »”
“« Ils auraient aimé vivre dans le confort, dans la beauté, mais s'ils s'exclamaient, s'ils admiraient, c'était la preuve la plus sûre qu'ils n'y étaient pas. [...] Ils aimaient la richesse avant d'aimer la vie. Là était le péché : on ne construit rien dans la vie si l'on n'aime pas d'abord la vie. »”