Morin, Edgar
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres et le nom du village, rendu de façons diverses ; l'attribution des répliques entre les intervenants est parfois incertaine et n'est donnée ici que lorsqu'elle est claire)
Core ideas
Le débat porte sur le livre d'Edgar Morin, une enquête collective menée dans une commune bretonne du pays bigouden, dans le sud du Finistère (« Plodémet », pseudonyme transparent de Plozévet). Morin explique sa méthode : refuser le questionnaire sur échantillon représentatif, jugé superficiel et « rouleau compresseur », au profit d'une « naïveté voulue » : vivre parmi les habitants, noter chaque jour dans un journal tout ce qui frappe, laisser émerger les problèmes au fil de campagnes successives (il parle d'un « stendhalisme sociologique », entre Balzac et Stendhal), avec une équipe d'une dizaine de personnes, dont environ six continues, surtout des étudiants de Rennes, dont la discussion critique interne tenait lieu de vérification. Il y ajoute des interventions non programmées (réunir les jeunes dans leur café, où ils décident de demander une maison de jeunes, qui aboutira ; proposer un comité pour le tourisme, qui échoue sur l'antagonisme entre enseignants et commerçants) et revendique une sociologie « clinique », attentive au phénomène le plus vif, ainsi que la marginalité du chercheur non intégré. Braudel et Furet soulignent le paradoxe d'un « sociologue de l'événement » qui devient historien des structures et des temps longs, et saluent un livre d'histoire par le présent, qualitatif plus que quantitatif, que Morin assume comme une « contradiction vitale » entre vouloir structurer et montrer ce qui échappe à toute structure.
Sur le fond historique, Morin décrit une commune longtemps « sauvage » (au sens d'une plèbe mal intégrée, tardivement et partiellement christianisée, peu touchée par l'État monarchique et par les routes, avec le souvenir de pillages d'épaves) qui répond massivement à la Révolution : alliance entre l'État jacobin républicain et une paysannerie « rouge », entretenue au XIXe siècle par un notaire libéral et par les tailleurs (une soixantaine de familles) qui diffusent les idées laïques et de progrès, d'où une dynastie radicale-socialiste durable aux municipales. Il décrit ensuite une première métamorphose (années 1880-1910) : un petit port, des artisans et commerçants, le maraîchage, l'engrais, la petite propriété, l'essor de l'art populaire (buffets, coiffe), la prolifération des buvettes et du vin rouge bon marché, comparé à une forme de culture plébéienne et de poésie, mais aussi de mélancolie. Après les deux guerres, qui touchent les destins individuels sans changer les structures, une seconde grande métamorphose commence vers 1955 : électricité, eau courante, frigidaire, voiture, retour des émigrés en vacances, éruption du capitalisme et de la consommation, crise des exploitations, des meuniers, de l'artisanat et des petites buvettes. Friedmann y reconnaît la « civilisation technicienne » et la « fin des paysans » (« un peu excessif », nuance un intervenant, qui note des survivances de la petite propriété), Morin les « entreprenants » polyactifs hérités de l'économie de pauvreté, l'échec des coopératives (méfiance du voisin, coopération par alliance familiale) et la crise de la confiance paysanne.
Il décrit aussi les jeunes, partagés saisonnièrement entre l'hiver studieux et l'été du divertissement, qui croient avoir le monopole de la modernité ; les femmes, « agents » les plus actifs de la modernité (refus de rester paysannes, idéal d'études, d'un foyer et d'une autonomie professionnelle) ; et la crise des deux « blocs de civilisation » : le rouge (l'école laïque, l'instituteur, devenu pessimiste, avec un parti rouge scindé entre radicaux et communistes) et le blanc (l'Église, qui se renouvelle hors de la politique et abandonne la « consolation » pour le « bienfait »). Sa conclusion est que la modernité n'a pas de contenu (progrès technique pour les vieux, divertissement pour les jeunes, retour à l'archaïque pour quelques marginaux « néo-modernes ») et que « Plodémet » est un village qui se décompose sans qu'on sache comment une société se recomposera, avec pour fond une angoisse de l'avenir (la bombe atomique) et un hédonisme généralisé. Braudel conclut en doutant de la portée générale (l’enquête n’éclaire-t-elle qu’une « toute petite rivière » ?), et un historien reproche à Morin de privilégier des cas marginaux, ce à quoi celui-ci répond que sa tendresse pour la marginalité ne sera « jamais excessive ».
Excerpts
“« Mon principe est de ne pas appliquer a priori une méthode préprogrammée et préfixée : le problème est que la méthode naisse du dialogue entre le chercheur et le sujet de sa recherche. Elle m'a donc été proposée, presque imposée par le terrain. [...] J'ai répudié la méthode des questionnaires sur échantillon représentatif, d'abord parce que le questionnaire ne pouvait toucher qu'un niveau trop fragile, trop superficiel pour ce qui m'intéressait. »”
“« Ma grande découverte dans toute cette enquête, c'est que cette notion de modernité n'a pas de contenu. Je me suis rendu compte qu'il y avait une modernité pour les vieilles générations, qui est à la fois l'instruction, l'électricité, les machines, le progrès, les retraites ; que, pour les tout jeunes, la modernité c'est eux, leur volonté de plaisir et de divertissement ; et que, pour certains, déjà quelques îlots, c'est ce que j'appelle le néo-moderne, le retour vers l'archaïsme, vers le feu de bois, vers les vieux meubles. »”
“« Plodémet, c'est un village qui se décompose, c'est une civilisation qui se décompose pour faire place à une autre, cette situation que j'appelle bourgeoise individualiste, avec des points d'appui [...]. Tous les contenus de l'individualisme bourgeois urbain pénètrent ; un passé se décompose. »”