de Vigan, Delphine
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (un entretien d'environ une heure ; transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres et les parties chantées ; les passages incertains sont omis)
Core ideas
L'anxiété et le livre sur sa mère. À propos de la chanson de Pomme (« Anxiété »), de Vigan dit que l'anxiété fait partie de son enfance, qu'elle ne l'a jamais quittée, mais qu'on apprend à la dissimuler et à la vivre. Elle revient sur Rien ne s'oppose à la nuit : un travail de reconstitution de la vie de sa mère, qu'elle savait ne pouvoir qu'être « une forme de fiction » (son regard de petite fille, d'adolescente, de mère), déclenché et autorisé par la mort de sa mère. La mère avait écrit à une trentaine d'années, avant sa première hospitalisation, un texte révélant qu'elle avait subi un inceste de la part de son père (le grand-père de l'autrice), texte qu'elle a lu enfant ou adolescente (l'âge est déformé dans le transcript), qui a circulé dans la famille « comme un poison » et que certains ont reçu comme un mensonge.
Inceste, silence et déni. À la lumière des révélations récentes (livre de Camille Kouchner, podcast de Charlotte Pudlowski, film Festen de Vinterberg), elle dit que le livre résonne autrement aujourd'hui : l'inceste fait « exploser » une famille (« comme une bombe atomique »), qui se reconstruit dans le déni ; le silence est aussi un poison, peut-être plus destructeur que la révélation. Sa mère, obsédée par la violence sexuelle, voyait des pédocriminels partout, ce qui a marqué sa façon d'être mère ; elle a écrit pour donner à ses enfants les clés de ce dont ils avaient hérité plutôt que de transmettre dans le silence. Elle ajoute que les mots lui ont été nécessaires pour nommer ce qui se passait autour d'elle et l'ont « sauvée ».
Écrire sans « dépeupler » sa vie. Après l'archive de Marguerite Duras (l'écriture comme absence, « dépeuplement de la vie »), de Vigan dit comprendre l'exigence de l'écriture mais ne pas se reconnaître dans le dépeuplement : pour elle, l'écriture est devenue « une manière d'être au monde », qui rend acceptable une sensibilité trop poreuse, perméable, exposée ; elle n'écrit pas en continu (plusieurs mois sans écrire entre deux livres) et se définit comme auteure de fiction. Elle explique aussi que chaque roman a sa propre langue (comme l'explique Annie Ernaux), et qu'elle part de l'intime d'un personnage pour toucher à l'universel et à l'époque.
Les liens, la solitude, la perte du langage. Elle présente Les Gratitudes (un roman sur la perte du langage chez une femme âgée en Ehpad et sur l'entraide entre générations), écrit bien avant l'épidémie et dont l'éclairage sur les Ehpad, durant la crise sanitaire, l'a surprise ; elle voit son travail comme une recherche sur ce qui fait de nous des êtres humains (transmission, lien, capacité à dire merci).
Les enfants sont rois : télé-réalité, YouTube, consentement. Le roman est né d'images d'enfants « influenceurs » accueillis comme des stars. Elle l'a nourri d'une longue documentation sur des chaînes de familles (vidéos de déballage de jouets, des millions de vues, monétisation, parents qui abandonnent leur travail, un jeune youtubeur millionnaire), et de sa fascination ancienne pour la télé-réalité (Loft Story, qu'elle regardait avec assiduité et dont elle gardait des documents ; le « syndrome de Truman Show » de patients qui se sentent filmés en permanence). Le roman se déploie en 2019 et en 2031 (polar et drame psychologique) : une mère au foyer qui, pour échapper à la mélancolie, filme ses enfants ; une policière, Clara, qui enquête et sert de « candide ». Ce qui la gêne n'est pas le désir d'exposition de notre époque en soi, mais la mise en scène d'enfants très jeunes, qui pose la question du consentement et du statut des parents (protecteurs de l'image de leur enfant plutôt que détenteurs), et la manière dont ces parents, persuadés d'assurer l'avenir de leurs enfants, perdent pied ; elle dit avoir voulu éviter toute position de surplomb sur son personnage.
Excerpts
“« le silence est un poison aussi »”
“« l'écriture est devenu une manière d'être au monde »”
“« chaque roman à sa langue »”