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Baudrillard, Jean

philosophe et sociologue

Jean Baudrillard - Entretien (Le Bon plaisir)

Artesquieu · Dec 30, 2024

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Core ideas

L'émission s'ouvre sur l'évocation d'une scène restée célèbre : en 1996, dans un casino du Nevada, Baudrillard, vêtu d'un costume lamé or, prononce devant l'élite universitaire américaine une conférence intitulée « la mort du réel ». Ce portrait choral, mêlant les voix de proches et fragments de son œuvre lue par lui-même, retrace ensuite le rapport fondateur de Baudrillard à l'Amérique, découverte comme « visiting professor » à San Diego au milieu des années 1970, aux côtés de Marcuse. Il y voit un pays sans profondeur mais d'une « liberté purement extensive », une déterritorialisation totale qui le fascine à l'inverse de la France, où il ne se sent réellement enraciné que dans le Porcien (Ardennes), terre de son enfance paysanne qu'il retrouve avec émotion lors d'une conférence locale — épisode qu'il raconte avec une tendresse ironique (remise des diplômes du concours d'orthographe du département). Le désert américain occupe une place à part dans sa pensée : espace « sans culture » et déjà entièrement « imaginé », donc libéré du besoin de le transposer, où l'homme peut enfin cesser de se soucier de ses propres limites — contrairement au Japon, autre pays-parabole qu'il admire mais qui fonctionne à l'inverse, comme excès de contrainte et de rituel plutôt que comme dérèglement total.

Baudrillard retrace son itinéraire intellectuel : germaniste de formation (agrégation manquée sur Nietzsche à cause d'un conflit avec un jury « nietzschéen académique »), il n'entre en sociologie que par la conjoncture universitaire, via Henri Lefebvre, au moment où la discipline « explose » autour de 1966-68 à Nanterre. Sa thèse, Le Système des objets, dirigée par Lefebvre avec Barthes et Bourdieu au jury, se heurte à une franche réticence de Bourdieu, qui n'y voit pas de la sociologie sérieuse — jugement que Baudrillard concède en partie sans le regretter. Il situe sa génération intellectuelle (le groupe de la revue Utopie, dans la mouvance situationniste et de Socialisme ou barbarie) comme la dernière à avoir pu pratiquer une « critique radicale frontale », avant que cette possibilité ne s'épuise vers 1973-74 avec le passage à la revue Traverse ; il diagnostique dans le présent de l'entretien une impossibilité nouvelle de toute position de rupture, la « spirale absorbante » ayant remplacé le corps-à-corps critique d'antan, dans un climat qu'il juge marqué par la « fossilisation » et la gestion commémorative des héritages plutôt que par l'invention. Il livre à ce propos un jugement frappant sur ses contemporains : Foucault, Barthes et Lacan seraient des penseurs « sans héritage propre », ce qu'il considère comme une qualité et non un manque — et il avance, non sans provocation, que Lacan aurait été un « grand simulateur » ayant plus profondément déstabilisé la psychanalyse, en la vidant de son architecture conceptuelle, que ne l'a fait la critique frontale de L'Anti-Œdipe.

Paolo Fabri s'attache à défendre Baudrillard contre l'accusation récurrente de pessimisme ou de cynisme distancié : il y voit au contraire une exigence presque éthique et esthétique, une intolérance à l' « obscénité » du monde contemporain, et une authentique passion de comprendre ce qui se joue dans un espace de simulation où le vécu passionnel ne serait plus qu'une simulation d'événements ayant perdu leur sens. Jean Nouvel, interrogé sur le terrain de l'Institut du Monde arabe, établit un parallèle entre sa propre pratique architecturale et la pensée de Baudrillard (notamment les Stratégies fatales) : contrairement à l'écriture, qu'il perçoit chez Baudrillard comme largement aléatoire, l'architecture se veut stratégie consciente tout en restant vulnérable à l'imprévu du chantier ; il partage avec Baudrillard une même intuition sur le devenir des monuments modernes, désormais conçus comme des « objets photographiques » plus que comme des cristallisations symboliques de la ville, et sur l'architecture comme traduction directe des rapports de force économiques plutôt que des valeurs culturelles.

Le cœur théorique de l'entretien porte sur le rapport de Baudrillard au temps et à l'événement : après avoir traité la problématique production/consommation, il dit s'être tourné vers celle de l'apparition/disparition et de la séduction, qu'il oppose à la temporalité linéaire de la production — la séduction relevant d'un temps aboli, instantané, réversible. Il applique ce schéma à l'histoire collective, qualifiant Mai 68 d' « objet presque non historique », une décharge d'énergie sans cause ni fin assignable, et développe sa thèse, déjà exposée dans L'An 2000 ne passera pas, selon laquelle l'accélération et l'implosion du temps rendraient improbable que l'échéance symbolique de l'an 2000 soit jamais réellement atteinte. Il analyse le paradoxe d'un progrès technologique qui continuerait de s'emballer alors même que l'idée de progrès aurait disparu — une « réaction en chaîne » devenue incontrôlable et imprévisible faute d'être plus tempérée par un sens ou une finalité partagée.

L'entretien se referme sur le thème de la séduction, longuement discuté avec Chantal Thomas : Baudrillard y revendique une lecture de la séduction comme puissance radicalement étrangère à la manipulation ou au calcul de conquête (qu'il juge « médiocres »), une puissance qu'il associe explicitement au féminin — non par misogynie mais parce que, selon lui, le féminin serait plus libre de « se prendre soi-même pour objet », position qu'il revendique comme puissance et non comme aliénation. Il reconnaît que cette thèse, reçue par une partie du mouvement féministe comme une chosification de la femme, a suscité un malentendu qu'il dit n'avoir jamais pu dissiper, la « part de provocation » de son discours ayant été prise au mot sans être discutée sur le fond. Il conclut sur l'idée que cette « fatalité » de la séduction — une réversibilité indestructible échappant à toute maîtrise du sujet comme de l'objet — reste, selon lui, ce qui permet de ne pas désespérer totalement d'un monde par ailleurs saturé d'opérationnalité. L'émission s'achève sur des évocations plus personnelles et biographiques : les origines ardennaises, la mystification littéraire de jeunesse autour d'un faux manuscrit de Rimbaud (« La Chasse spirituelle », montée avec le Collège de 'Pataphysique), l'influence décisive de Hölderlin et Nietzsche sur sa formation, et sa pratique de la photographie, qu'il définit comme un geste de retrait du sujet visant à « faire surgir l'objet plutôt que de le faire signifier ».

Excerpts

“« Ils n'ont pas laissé d'héritage propre, ceux auxquels on peut penser, Foucault, Barthes, Lacan, à mon avis, sont des gens sans héritage propre, et ça c'est très beau [...] moi je crois que Lacan est un grand simulateur qui a mis fin à la psychanalyse, il a été bien plus meurtrier pour la psychanalyse que Deleuze qui l'attaquait dans l'Anti-Œdipe [...] elle a perdu sa structure, elle a perdu son architecture conceptuelle, même dans la pratique elle a été complètement déstabilisée. »”

“« J'avais écrit un texte qui s'appelait "l'an 2000 n'aura pas lieu" [...] à l'allure où ça va, de toute façon l'an 2000 n'aura pas le temps d'avoir lieu, nous n'arriverons pas à l'échéance symbolique des choses, elles auront tellement tourné sur elles-mêmes, se seront absorbées, engorgées, qu'on n'atteindra même pas cette limite-là. »”

“« Cette puissance-là me semble être beaucoup plus du côté du féminin, parce que plus libre du sens, plus capable de se prendre soi-même pour objet, ce qui est une puissance à mon avis — mais bien sûr ça va contre toute l'idéologie qui veut qu'il faut être un sujet, il faut surtout pas être un objet [...] il n'a jamais été possible de remettre les choses au clair, l'emprise de l'idéologie est tellement forte. »”