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« Grande traversée : les nouveaux féminismes », volet 5 : « Ne nous libérez pas, on s'en charge »

(Inédit) Discussion sur le féminisme post-colonial : "Ne nous libérez pas, on s'en charge"

Artesquieu · Jun 9, 2022 · partial coverage

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Coverage note: full (transcription automatique par endroits déformée, surtout les noms propres et plusieurs propos de témoignage ; les passages incertains sont omis ou rapportés avec prudence)

Core ideas

La première partie, documentaire, donne la parole à des jeunes féministes afro-descendantes ou musulmanes, souvent actives sur Twitter, Facebook et des blogs, et à des collectifs qui interrogent le féminisme « majoritaire ». Une militante raconte avoir réalisé tardivement qu'elle était « noire » à Sciences Po (micro-agressions, minimisation du racisme par ses camarades, stéréotypes sexistes et racistes, un professeur lui disant de ne pas compter sur l'archéologie « parce qu'elle est une femme et noire »), puis avoir créé un blog, avant d'être déçue par un collectif féministe « très blanc » où l'on parle surtout de plafond de verre sans voir le « plancher collant » (qui fait le ménage ? des travailleuses souvent racisées et sans papiers) et où l'on fait « la posture du missionnaire ». Elle décrit des conflits de loyauté (aborder le sexisme dans la communauté noire peut être récupéré contre elle) et l'importance de partager des expériences communes (« ce n'est pas qu'une question de mon histoire particulière »). Une autre, voilée, dit s'être révoltée avec la loi de 2004 puis après un refus d'accès à une salle de sport, rejette l'idée que voile et féminisme seraient incompatibles, explique que le voile est pour elle un choix politique, spirituel et féministe aux motivations variées au fil des années, et décrit sa difficulté à trouver un emploi au niveau de ses compétences (cantonnée au ménage). Des militantes d'un collectif contre le cyberharcèlement analysent les figures de la « beurette » et de la « renoi » comme des constructions héritées de l'histoire coloniale et de l'esclavage (hypersexualisation, « robustesse » supposée), ce qui illustre pour elles la notion d'intersectionnalité (concept formulé par Kimberlé Crenshaw en 1989, dans la lignée du black feminism).

Le débat en plateau confronte plusieurs positions. Maboula Soumahoro explique que l'afro-féminisme émerge parce que des populations noires qui se disent françaises mettent aujourd'hui sur la table la citoyenneté et la colonialité, des questions « sous-traitées » par la France, et que cette parole vient de l'intérieur. Caroline De Haas répond que le mouvement féministe, comme tout espace social, reproduit les discriminations de la société et qu'il est dur de faire mieux ; elle défend les espaces non mixtes (femmes pour parler de violences sexuelles, personnes racisées pour parler de racisme : « qui suis-je pour donner le droit ou pas aux gens de se réunir ? »), tout en insistant sur la nécessité de se retrouver ensuite pour combattre la domination masculine, et définit le féminisme universaliste comme celui qui reconnaît un socle de discriminations commun aux femmes (violences, autonomie sexuelle et reproductive). Christine Delphy objecte qu'un féminisme ne peut se dire universaliste alors que d'autres seraient « spécifiques » : le mouvement des années 1970 ne concernait qu'une partie des femmes (blanches, de classes moyennes), les femmes issues de groupes dominés ne se reconnaissaient pas dans sa description de l'oppression, patriarcat et racisme sont « entièrement mélangés », et la non-mixité a servi aussi aux mouvements noirs américains. Hanane Karimi revendique un féminisme musulman (critique du sexisme dans sa communauté « depuis un point de vue situé »), tandis que Christine Le Doaré, qui présente le réseau « Les Vigilantes » (féminisme laïque et universel), juge qu'il n'y a pas plus de « féminisme islamique » que de féminisme catholique ou juif, car le féminisme ne consiste pas à aménager l'oppression selon des règles religieuses, et qu'il faut rester solidaire des féministes qui, dans d'autres pays, luttent contre les intégrismes. Maboula Soumahoro et Hanane Karimi lui rétorquent que ce discours repose sur un « décalage » et une exclusion, et que les priorités des femmes racisées se jouent d'abord dans le quotidien (emploi, discrimination à l'embauche).

Sur la laïcité et le voile, Delphy affirme que la laïcité a été « dévoyée » depuis les affaires du foulard et la loi de 2004 (elle invoque la liberté d'expression garantie par les textes internationaux et rappelle que d'autres féministes, ailleurs, n'ont pas soutenu cette loi), tandis que Caroline De Haas distingue les choix individuels (qu'elle respecte, pour le voile comme pour l'IVG ou l'homéopathie) et les organisations sociales (religions, industries) qui agissent politiquement, posant la question de savoir s'il est possible de respecter une femme qui choisit de porter le voile tout en critiquant la religion qui le prescrit . Elle ajoute qu'en France, parler de religion et surtout de l'islam « met dix balles dans la machine du Front national », ce à quoi Hanane Karimi répond en dénonçant la violence symbolique de jugements constants sur le corps et l'habillement des femmes musulmanes, alors que la même attention n'est pas portée aux dominants. Un dernier échange rappelle le contexte international (conventions de 1979, Vienne 1993, Pékin 1995) et la critique de la « posture missionnaire » ; la conclusion de l'émission est un texte d'Audre Lorde (« les outils du maître ne détruiront jamais la maison du maître »).

Excerpts

“« On est toujours dans une position surplombante : on parle pour qui, de qui, à qui ? Refuser de prendre conscience qu'on a des privilèges, c'est oublier que quand on se bat pour faire sauter le plafond de verre, il y a plein de femmes coincées au plancher collant. [...] Il faut sortir de l'idée qu'il y a des communautés qui ont besoin d'être défendues : c'est toujours la posture du missionnaire. »”

“« Ce serait paradoxal de revendiquer des espaces non mixtes pour les féministes, parce qu'on a besoin d'espaces où il n'y a que des femmes pour parler des violences sexistes et sexuelles, et de dire que les personnes qui se regroupent parce qu'elles vivent des violences racistes, ça, ce n'est pas bon. Qui suis-je pour donner le droit ou pas aux gens de se réunir ? »”

“« Je ne comprends pas très bien comment un féminisme peut se déclarer universaliste alors que les autres seraient spécifiques. [...] On ne peut pas dire : ici s'arrête le patriarcat et là commence le racisme. C'est entièrement mélangé. »”