Bruckner, Pascal & Michéa, Jean-Claude
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Le débat s'ouvre sur un fait divers — la mode des sépultures « décomplexées » et humoristiques (urnes en forme de nounours, cercueils facétieux) — que Pascal Bruckner interprète comme une nouvelle forme du « devoir de bonheur » qu'il analyse dans L'Euphorie perpétuelle : une idée chrétienne du salut, sécularisée par la Révolution française puis radicalisée dans les années 1960, sous l'effet conjugué d'un capitalisme de consommation exigeant la jouissance permanente et d'un individu libéré des tutelles traditionnelles qui n'a plus d'obstacle à son bonheur que lui-même — d'où une culpabilité nouvelle de ne pas être heureux. Jean-Claude Michéa propose de relire ce même phénomène à travers le prisme du narcissisme décrit par Christopher Lasch, dont il vient de préfacer la réédition de La Culture du narcissisme : ces tombes ne relèveraient pas du don ou de la transmission mais d'un besoin obsessionnel de continuer à « se faire remarquer » au-delà de la mort. Les deux hommes confrontent ensuite leurs diagnostics : Bruckner objecte que la thèse du narcissisme entre en tension avec celle du devoir de bonheur, puisque vivre dans une « société des individus » (au sens de Tocqueville et Louis Dumont), sans cesse tenus de se prouver eux-mêmes, revient à faire le deuil du bonheur ; Michéa répond en s'appuyant sur la thèse centrale de Lasch — contre l'idée reçue (défendue notamment par Alain Ehrenberg dans La Fatigue d'être soi) d'un simple lien entre autonomie croissante et narcissisme — selon laquelle le déclin apparent des figures d'autorité traditionnelles (le père notamment) ne produit pas la liberté annoncée par les héritiers de Reich, mais un retour du refoulé sous une forme archaïque et une dépendance accrue aux experts, en l'absence d'adultes reconnus comme tels — illustré selon lui par la multiplication insidieuse du contrôle expert jusque dans les gestes les plus quotidiens (éducation des enfants, vie de couple).
Bruckner développe ensuite une critique de la confusion moderne entre bien-être matériel et bonheur véritable, qu'il retrace depuis l'abandon, par la philosophie libérale (dans ses deux versions, procédurale et économiste), de la recherche antique de la « vie bonne » au profit d'un « Bonheur National Brut » façon Club de Rome ; il relie cette confusion à l'émergence, depuis les années 1968, d'un « devoir de jeunesse » (citant l'essayiste québécois François Ricard et sa Génération lyrique) faisant de la jeunesse éternelle la norme absolue de toutes les tranches d'âge, dans des sociétés occidentales vieillissantes en quête vaine d'immortalité. Michéa complète ce diagnostic en insistant sur la nécessité de réintroduire la dimension de classe dans l'analyse : reprenant la thèse de la « sécession des élites » de Lasch, il pointe un divorce croissant entre une élite mondialisée, plus proche de ses homologues étrangers que du peuple de son propre pays, et des classes populaires dont la sociologie (il cite Les Gens de peu de Pierre Sansot) révèle des formes de bonheur simples et non ostentatoires, à l'opposé de l'image dominante du bonheur (la piscine, le maillot de bain) véhiculée par la presse people.
Le débat se déplace ensuite vers l'école, terrain sur lequel Michéa situe ce qu'il appelle une « passion égalitaire devenue folle » : il cite des prises de position de la FCPE (Fédération des conseils de parents d'élèves) en faveur d'une égalité de dignité entre élèves et adultes, entre lycéens et professeurs, qu'il interprète comme l'aboutissement délirant d'un « imaginaire progressiste » remontant, selon lui, à l'inversion pascalienne du rapport entre anciens et modernes (les modernes ayant la leçon à faire aux anciens en matière de savoir), généralisée depuis à l'ensemble de la société sous la formule de Margaret Mead : « les enfants sont les parents de leurs parents ». Il y voit une dynamique de « rééducation » de l'adulte par le jeune structurellement proche, selon lui, de la matrice des systèmes totalitaires du XXe siècle. Bruckner nuance en reliant ce phénomène non à un « complot des classes dirigeantes » (il cite Castoriadis contre toute lecture conspirationniste des transformations modernes) mais à un imaginaire démocratique de liberté radicale, hostile à toute limite perçue comme entrave — position qu'il illustre par l'anecdote d'un « mini-député » de dix ans se rêvant déjà homme politique de carrière, symptôme selon lui d'une enfance volée plutôt que d'une maturité gagnée. Michéa objecte que la destruction de l'école au nom de l'égalité produit paradoxalement son contraire — une société plus dynastique, les familles privilégiées se repliant sur des établissements ayant préservé un enseignement exigeant.
L'entretien se referme sur une discussion inattendue autour du Dalaï-Lama, que Bruckner présente comme une « cible » choisie après une lecture critique de sa prose et un débat radiophonique avec Matthieu Ricard : il lui reproche d'être devenu, malgré lui peut-être, l'otage consentant du système médiatico-marchand mondial qu'il prétend dénoncer, la popularisation occidentale du bouddhisme n'ayant, selon Bruckner, pas servi la cause tibétaine. Michéa nuance cette critique en distinguant le problème politique ponctuel du Dalaï-Lama de la valeur, selon lui authentique, de la spiritualité bouddhiste chinoise et japonaise — dont l'idée du non-agir et du non-calcul rejoindrait, à ses yeux, la propre théorie du bonheur défendue par Bruckner (l'amoureux qui feint l'indifférence la trahit précisément en la feignant). Bruckner acquiesce en distinguant le bouddhisme asiatique authentique de sa version occidentale « de contrebande », renvoyant à l'ouvrage de Frédéric Lenoir Le Bouddhisme en Occident.
Excerpts
“« Le devoir de bonheur est [...] une idée chrétienne devenue folle [...] avec la Révolution française, on a ramené le paradis du ciel sur la terre [...] et puis il s'est passé une cassure dans les années 60 : tout d'un coup, ce droit au bonheur est devenu devoir de bonheur. »”
“« Jamais nous n'avons été aussi autonomes dans le fantasme, mais jamais [...] nous n'avons été aussi soumis et dépendants dans notre vie quotidienne à l'heure actuelle — le paradoxe, c'est que plus l'autorité décline, plus la domination se renforce. »”
“« Le simple fait que l'enfant rende compte à l'adulte d'une limite que l'adulte exige de lui est perçu comme une sorte d'entrave à cette liberté naturelle qui est la dynamique de l'histoire [...] et il n'y a plus d'adulte : alors commence le règne des experts. »”