Sarraute, Nathalie
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Installée seule dans un studio plongé dans le noir, Nathalie Sarraute ouvre cet autoportrait radiophonique — dont les silences et hésitations ne furent pas coupés au montage — en expliquant pourquoi elle ne croit pas à l'exercice même du portrait : selon elle, aucun portrait de quelqu'un n'est possible, chacun étant à l'intérieur de lui-même un univers entier auquel tout ce qui s'en dit du dehors paraît toujours faux ou à côté. Elle relie directement cette conviction à son œuvre, notamment à son second roman Portrait d'un inconnu et au livre qu'elle est alors en train d'écrire, tous deux consacrés à cette même idée que les classifications qu'on impose aux êtres (« c'est un avare », « c'est un imbécile ») ne correspondent jamais à l'extrême complexité et à la nature fluctuante de la vie intérieure, dont elle dit avoir toujours eu une conscience aiguë depuis l'enfance.
Confrontée à des extraits sonores (parole, musique de Webern et de Brahms, chanson) qu'on lui demande de commenter spontanément, elle développe sa conception de l'écriture comme fondamentalement poétique : le rythme de la phrase, la sonorité des mots, les coupures et les silences jouent pour elle un rôle capital, au point qu'elle affirme préférer que ses textes soient lus à voix haute plutôt que silencieusement, faute de quoi l'essentiel de ce qu'elle cherche à transmettre disparaîtrait. Elle oppose ce type d'écriture, où le langage doit rester visible et procurer un plaisir propre, au « roman habituel » qu'elle juge situé hors de la littérature véritable, où le langage n'est qu'un moyen transparent au service du sens. Sa préférence marquée pour la netteté et la pureté de ligne (illustrée par son goût pour Webern contre un Brahms qu'elle trouve trop flou et pâteux) rejoint, dit-elle, son rejet plus général de tout ce qui est informe ou approximatif.
Elle développe longuement l'idée que les êtres humains — femmes, enfants, elle-même — acceptent constamment de jouer des rôles qui leur sont imposés de l'extérieur (le rôle de femme, le rôle d'enfant, le rôle lié à l'âge) sans que ces rôles correspondent à ce qu'ils ressentent réellement à l'intérieur, au point que la manifestation extérieure de ces rôles finit souvent par se confondre avec les sentiments eux-mêmes ; elle illustre ce point par sa pièce C'est beau, où un adolescent extraordinairement lucide est contraint par son père de « rentrer dans son rôle d'enfant ». Elle affirme ne jamais avoir su elle-même jouer un rôle, admirant presque, dit-elle, ceux qui savent adopter des attitudes valorisantes sans que personne ne s'en aperçoive. Elle conclut sur une critique de la psychanalyse, dont elle juge les catégories rigides handicapantes pour toute recherche spontanée et sincère sur la vie intérieure, celle-ci demeurant selon elle fondamentalement « sombre » — c'est-à-dire résistante à toute lumière stable et à toute étiquette définitive, y compris celle de « sentiment », mot qui recouvrirait le plus souvent une masse de contradictions bien plus complexe que ce qu'il prétend nommer.
Excerpts
“« Je pense dans tous mes livres [...] que ça n'existe pas, un portrait de quelqu'un [...] chacun à l'intérieur de lui-même, c'est l'univers entier, et tout ce qu'on dit de lui au dehors, ça lui paraît toujours à côté ou faux. »”
“« J'écris d'abord, je prononce chaque mot, et le rythme joue un rôle d'une importance capitale [...] si le lecteur n'en tenait pas compte, presque tout ce que je veux faire disparaîtrait — il faut qu'il soit porté par cette espèce de mouvement de rythme. »”
“« On lui impose à un être humain une certaine attitude qui ne correspond pas à ce qu'elle ressent intérieurement, et elle s'y plie à un tel point que la manifestation de ces sentiments finit par recouvrir les sentiments et se confondre avec eux. »”