Modiano, Patrick & Sempé, Jean-Jacques
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full - documentaire tourné dans le bureau de Modiano, au cinéma Mac-Mahon, dans une librairie de romans policiers, dans l'atelier de Sempé et dans les rues de Paris.
Core ideas
L'émission suit Modiano chez lui puis dans Paris pour présenter Encre sympathique, son 29ᵉ livre, dont le titre renvoie à l'encre invisible des espions et des amants qu'un produit chimique fait réapparaître. Pour Modiano, c'est l'image même de sa démarche : sauver des choses de l'oubli en retrouvant des traces, mais aussi dévoiler un secret, ce qui est selon lui le processus de tout roman. Le livre raconte l'enquête d'un homme qui, ancien employé d'une agence de détectives, cherche à reconstituer la vie d'une femme disparue, vendeuse dans une maroquinerie près de l'Opéra. Modiano rapproche le détective de l'écrivain, qui rassemble des fragments autour d'un inconnu. Il souligne aussi la fragilité des témoignages : deux personnes qui ont vécu les mêmes choses n'en gardent pas les mêmes souvenirs. Internet ne lui est d'aucun secours et « tant mieux » : il dispenserait de la recherche physique et de l'imagination. Le romancier part de détails réels et banals qu'une concentration de rêveur rend insolites, comme dans un tableau surréaliste, tandis que les êtres eux-mêmes, vus de manière naturaliste, seraient d'une grande banalité. Il faut aussi laisser une marge au lecteur pour qu'il achève le travail.
Il décrit son travail dans un bureau encombré de documentation et de vieux annuaires et bottins, qu'il appelle la « face visible de l'iceberg » et qui sont pour lui une source d'inspiration. Il écrit à la main, environ une heure et demie le matin, comme une opération chirurgicale qui demande une concentration intense. Ses corrections ne sont que des suppressions, à l'inverse des ajouts de Proust. La rature reste pour lui un geste physique qu'aucun ordinateur ne remplace. Il compare le début d'un roman à une voiture lancée sur le verglas, avec la tentation d'abandonner au bout de vingt pages. Il improvise sans plan, en enviant le cadre rigide de Simenon, et dit que cette insécurité donne au livre une sorte de tremblement. Il évoque l'apprentissage par la poésie (on devient prosateur faute d'être un bon poète), les conversations de cafés qu'il écoutait autrefois, et le cinéma où il étudiait la voix off et les gros plans.
Au cinéma Mac-Mahon, transformé en « machine à remonter le temps », l'émission revient sur sa biographie. Son père, Albert « Aldo » Modiano, juif italien aux trafics troubles pendant l'Occupation, voulait qu'il fasse des études comme Sartre agrégé. Il l'a placé en pension, d'où il fuguait, et l'a un jour fait embarquer dans le « panier à salade » pour un motif absurde, en montant avec lui comme lors d'une rafle de l'Occupation. Modiano évoque aussi sa mère comédienne, la mort de son frère Rudy, le 15 quai de Conti, Raymond Queneau qui l'aidait en géométrie le samedi et ne sut qu'au premier manuscrit qu'il voulait écrire, et un premier roman inspiré du Diable au corps perdu en pension. Il revient sur Dora Bruder : un avis de recherche lu dans un journal de l'Occupation l'a conduit à retrouver la trace de cette adolescente juive déportée, aujourd'hui honorée d'une promenade à son nom. Il le relie à Orphée cherchant Eurydice chez Rilke. Viennent ensuite Lacombe Lucien avec Louis Malle et la rue Lauriston, siège de la « Gestapo française ». L'odeur de l'éther, liée à un accident d'enfance sur la côte basque, est sa « madeleine ». Un extrait d'archive montre Françoise Hardy chanter une chanson qu'il a écrite. Il dit avoir ressenti le Nobel comme un dédoublement : rien ne change en profondeur, mais les vieux livres se « rebranchent » comme des ampoules.
Chez Jean-Jacques Sempé, les deux amis évoquent la naissance de Catherine Certitude, née de quatre phrases lancées dans la rue et d'une « échappée » vers New York. Ils partagent le même rapport à Paris et à l'enfance et la même démarche : partir du banal, ne pas franchir la ligne de la caricature, superposer passé et présent. Ils improvisent devant la caméra le projet d'un livre sur Pékin, « Ping-pong », vu depuis une chambre parisienne, à la manière des faux reporters d'autrefois, l'authenticité du voyage n'étant pas nécessaire à la création. L'émission se termine dans une rue parisienne qui sert de décor à Encre sympathique. Modiano y parle du hasard des rencontres dans Paris, du destin qui n'apparaît qu'avec le recul, et de sa peur de l'oubli et de l'amnésie, moteurs de son œuvre. Il dit sa confiance prudente dans la littérature, dont l'élan pourrait renaître malgré l'accélération du temps.
Excerpts
Modiano explique l'image de l'encre sympathique :
“j'avais pris des notes comme ça il ya plusieurs années sur le phénomène de l'encré sympathique c'est à dire vous avez d une page blanche en fait et grâce à un produit chimique le texte qui était invisible ressurgi en fait depuis longtemps ce phénomène de lancre sympathique m'avait toujours pas obsédé mais m'avait frappé parce que c'est un peu le la démarche de quelqu'un qui veut sauver des choses de l'oubli c'est à dire d'essayer de retrouver des traces”
Sur la rature et le refus de l'ordinateur :
“au moins en écrivant j'ai l'impression qu'il ya un côté un peu physique même de raturer sinon évidemment si je pourrais pas travailler parce que j'aurais l'impression tout glisse sur un ordi il ya plus d'aspérités et quand vous vous supprimer quelque chose [...] elle disparaît [...] je me suis aperçu que les changements que je pouvais faire sur un sur un texte était uniquement des suppressions en fait c'était s'était jamais des rajouts”
Le texte lu en conclusion, sur l'origine du désir d'écrire :
“j'appartiens à une génération où on ne laissez pas parler les enfants [...] voilà ce qui explique la difficulté d'élocution de certains d'entre nous tantôt hésitant tantôt trop rapide comme s'il craignait à chaque instant d'être interrompue d'où sans doute ce désir d'écrire qui m'a pris comme beaucoup d'autres au sortir de l'enfance vous espérez que les adultes vous liront ils seront obligés ainsi de vous écouter sans vous interrompre”