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Semprún, Jorge

écrivain, résistant et ancien déporté

Jorge Semprún - Entretien (Au cours de ces instants)

Artesquieu · Jul 1, 2024

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Core ideas

Jorge Semprún retrace une enfance madrilène heureuse mais très tôt traversée par la politique : son père, universitaire catholique de gauche engagé au sein d'un groupe de « catholiques progressistes » et devenu l'un des premiers gouverneurs civils de la jeune République espagnole, fait de la maison familiale un foyer de conspiration républicaine dès la proclamation de la République en 1931. Semprún décrit une prise de conscience sociale précoce, nourrie par les promenades avec son père dans les quartiers ouvriers misérables entourant Madrid (Cuatro Caminos, Tetuán, Vallecas), qui forge chez lui très tôt l'idée simple et sentimentale qu'« il fallait être du côté des pauvres ». Il raconte avec précision le souvenir du déclenchement de la guerre civile en juillet 1936, surpris en vacances au Pays basque après avoir traversé une ville de garnison, Vitoria, d'où partira la poussée franquiste, et insiste sur le caractère spontané du soulèvement populaire en réponse au coup d'État militaire, ainsi que sur le recrutement quasi exclusivement issu de l'armée régulière de caste (sans possibilité d'ascension pour un paysan ou un ouvrier) qui formait l'armature de l'armée franquiste — d'où sa conviction que le sens de cette guerre était, selon la formule qu'il reprend à son compte, « une guerre des pauvres contre les riches ». Il établit une distinction qualitative entre la violence populaire de riposte, avec ses excès localisés, et la violence organisée et systématique de la répression franquiste, en s'appuyant sur l'historien britannique Hugh Thomas pour souligner l'absence de proportion entre les deux.

Il revient sur sa proximité enfantine avec des écrivains engagés du côté républicain (Federico García Lorca, Rafael Alberti, qu'il décrit comme peut-être le plus grand poète révolutionnaire espagnol du XXe siècle) et sur la distinction qu'il établit entre l'aide étrangère apportée aux deux camps : une aide d'État massive et moderne (blindés, aviation) de l'Italie et de l'Allemagne au camp franquiste, contre des dizaines de milliers de volontaires internationaux venus à titre individuel constituer les Brigades internationales du côté républicain — engagement qu'il juge décisif tant militairement (au siège de Madrid) que moralement, et qu'il oppose à la politique occidentale de non-intervention, restée selon lui strictement unilatérale puisqu'elle n'a jamais empêché l'aide italo-allemande. Arrivé en France en 1939 après l'exil de son père (chargé d'affaires de la République aux Pays-Bas), il confie avoir accueilli le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale avec un désintérêt initial, jugeant difficile de s'enthousiasmer pour une guerre « pour la démocratie » menée par des puissances ayant, selon lui, activement contribué à l'écrasement de la démocratie espagnole via les accords de Munich — sentiment qui évolue avec l'Occupation, où le contact avec l'exode de 1940 lui apparaît comme une reprise du même combat vécu quelques années plus tôt en Espagne. Il situe sa prise de conscience de la spécificité de la persécution antisémite au moment de l'imposition de l'étoile jaune, provoquant selon lui des manifestations spontanées de refus au Quartier latin, et insiste, avec le recul de son expérience concentrationnaire, sur l'impossibilité absolue de comparer le sort des Juifs déportés à celui du reste de la population des camps.

Une large part de l'entretien est consacrée à la genèse du Grand Voyage, récit de son transport vers Buchenwald écrit une première fois dès 1945 (jugé alors inutilisable) puis repris et publié dix-sept ans plus tard : il explique ce délai par la nécessité de trouver une forme adéquate, fondée sur l'entrelacement délibéré des temps (passé, présent du voyage, avenir), qu'il juge plus proche de la vérité de l'expérience vécue qu'un récit linéaire, et par le fait que l'écart temporel lui permettait de ne plus avoir à détailler longuement une horreur déjà entrée, selon lui, dans la sensibilité collective. Les extraits lus par Michel Bouquet restituent plusieurs scènes marquantes du livre : le simulacre de douche par lequel les SS exécutaient méthodiquement des officiers soviétiques en leur tirant une balle dans la tête sous prétexte d'ablution ; l'épisode de deux jeunes résistants FTP de dix-sept ans refusant, contre toute logique tactique, d'exécuter un SS blessé fait prisonnier, dont Semprún dit ne pas regretter d'avoir laissé faire cette « sottise », par respect pour la pureté de cœur qu'elle révèle chez ces jeunes gens ; le récit bouleversant, longtemps tu par pudeur ou pudeur inversée, du massacre d'un convoi d'enfants juifs polonais évacués dans le froid extrême de l'hiver 1944-45, pourchassés à coups de matraque et de chiens sur la grande avenue du camp par des SS hilares, dont les deux derniers survivants meurent la main dans la main ; et la visite, après la libération, d'une maison surplombant le camp, où Semprún confronte une habitante allemande au spectacle quotidien de la cheminée du crématoire visible depuis son salon, qu'elle tente de neutraliser en évoquant la mort de ses propres fils à la guerre.

Interrogé sur la question de la dignité face à la torture, Semprún refuse catégoriquement l'idée qu'il puisse exister une hiérarchie morale entre ceux qui « tiennent » et ceux qui craquent sous la torture, jugeant qu'établir un tel critère de jugement des hommes serait précisément ce qui rend la torture « aberrante et monstrueuse ». Sur la nature du fascisme, il insiste pour ne pas le confondre avec d'autres formes historiques de violence ou de despotisme, le définissant comme un phénomène moderne et spécifique né des contradictions sociales de l'après-Première Guerre mondiale, ayant précipité des masses (y compris ouvrières et petites-bourgeoises) affolées par la crise dans les bras d'une idéologie nationaliste et chauvine. Il évoque enfin son travail d'après-guerre (journalisme, puis longtemps traducteur-interprète à l'UNESCO) et son scénario pour le film d'Alain Resnais La Guerre est finie, qu'il présente comme la suite fictive du personnage du Grand Voyage vingt ans plus tard, engagé dans la lutte clandestine contre le régime franquiste. Il conclut sur sa conception de la lucidité, qu'il refuse de réduire à une simple vision claire des choses : la véritable lucidité, selon lui, implique nécessairement l'action conforme à cette clairvoyance, même quand les chances de succès restent incertaines à long terme — reconnaissant toutefois que beaucoup de gens engagés manquent de lucidité, et que beaucoup de gens lucides manquent d'engagement, l'idéal résidant dans la synthèse des deux.

Excerpts

“« Le sens de cette guerre me paraît d'une évidence aveuglante — c'était vraiment, comme l'a dit je ne sais qui, une guerre des pauvres contre les riches [...] l'armée espagnole était une armée de caste, il n'y avait aucune chance pour un paysan ou un ouvrier de devenir officier. »”

“« Peut-être est-ce par orgueil que je n'ai jamais raconté à personne l'histoire des enfants juifs venus de Pologne [...] il faut que je la raconte, il faut que je parle au nom des choses qui sont arrivées, pas en mon nom personnel — au nom des enfants juifs, de leur mort dans la grande avenue qui conduisait à l'entrée du camp. »”

“« Je ne pense pas qu'un homme soit moins digne d'être un homme parce qu'il n'a pas supporté la torture — ce qu'il faut éviter, c'est l'obligation d'avoir à choisir entre ceux qui ont tenu et ceux qui n'ont pas tenu devant la torture, c'est ça qui est important — c'est en ça que la torture est absolument aberrante et monstrueuse. »”