MNEMOSYNEv0.1.2563

Podcasts/Artesquieu/Gusdorf, Georges

Gusdorf, Georges

philosophe, professeur à la faculté des lettres de Strasbourg

Georges Gusdorf - Entretien sur Kierkegaard (Connaissance de l'homme)

Artesquieu · Feb 12, 2025

▶ Watch on YouTube

Core ideas

Gusdorf construit son exposé autour du mot de Régine Olsen — l'ancienne fiancée de Kierkegaard devenue, sous le nom de madame veuve Frédérique Schlegel, légataire universelle de son œuvre — qui affirmait vers 1900 que « les Français ne comprendront jamais Kierkegaard ». Il développe cette thèse en identifiant deux obstacles structurels à la réception française : d'une part, Kierkegaard est danois, langue et culture périphériques dépourvues des grandes langues de diffusion européennes, ce qui le prive de la ressource dont bénéficient par exemple un Suisse écrivant en français ou en allemand, et le condamne à n'être pleinement compris que par ceux qui, comme Miguel de Unamuno ou le traducteur français Pierre-Henri Tisseau, ont appris le danois pour accéder à « toute l'harmonie interne » et au « paysage spirituel » de son œuvre ; d'autre part, Kierkegaard est luthérien, ce qui le rend largement impénétrable à une culture française structurellement catholique — y compris chez ses esprits les plus anticléricaux, qui restent selon Gusdorf marqués par un « catholicisme en creux » (citant Voltaire et Renan). Il dénonce à ce titre le contresens répandu consistant à voir en Kierkegaard, parce qu'il combat le luthéranisme, une sorte de « catholique qui s'ignore » — erreur qu'il juge totale : Kierkegaard est fondamentalement un chrétien évangélique et réformé, mais surtout un réformateur, c'est-à-dire un témoin de la « réforme éternelle » plutôt qu'un simple contestataire du luthéranisme établi.

Il étend le paradoxe en notant que Kierkegaard n'est pas davantage compris dans son propre pays : ignoré du Danois moyen (illustré par une anecdote personnelle où un habitant de Copenhague corrige Gusdorf, croyant admirer une « avenue Kierkegaard », en lui rappelant que le mot kirkegård signifie d'abord « cimetière » en danois), rejeté par l'Église officielle qui ne lui a jamais pardonné ses attaques, Kierkegaard resterait selon Gusdorf « dans une espèce de purgatoire », n'ayant jamais gagné la bataille dans son propre pays.

Gusdorf propose une lecture de la vie de Kierkegaard comme un « drame biblique » à trois ou quatre personnages centrés devant Dieu : le père, figure patriarcale ayant commis une faute que le fils doit expier (Kierkegaard vécu comme l'Isaac d'un père comparable à Abraham), et Régine Olsen, la fiancée sacrifiée, dont la rupture révèle à Kierkegaard la nécessité de renoncer à son propre bonheur. Il interprète la pratique kierkegaardienne du pseudonymat comme le signe d'un être fondamentalement multiple, ayant tenté au prix de sa vie de réaliser l'unité d'un ensemble de « possibilités » distinctes : le romancier et poète élégiaque, dont le style danois est selon Gusdorf l'un des plus grands du XIXe siècle et dont l'œuvre reflète le paysage et la mélancolie danoise (le vent, la lande, les saisons de Copenhague) avec une finesse comparable à celle d'un Andersen ; le polémiste, humoriste et dandy, dont l'ironie mordante est comparée à celle de Pascal dans les Provinciales et dont l'extravagance vestimentaire faisait la risée de Copenhague ; le philosophe, présenté paradoxalement comme un « philosophe de la non-philosophie » qui affronte les philosophes sur leur propre terrain pour mieux les ridiculiser, plutôt que comme un système à proprement parler ; l'écrivain religieux, auteur des 88 « discours édifiants » publiés sous son propre nom en huit ans (soit environ un par mois) — les seuls textes que Kierkegaard ait pleinement assumés comme siens, et que Gusdorf juge plus proches du Kierkegaard authentique que l'ensemble de son œuvre pseudonyme, mais qu'aucun éditeur français n'avait encore, à l'époque de la conférence, publiés intégralement.

Il conclut sur le dernier moment de la trajectoire kierkegaardienne, celui du prophète, comparant sa mission tardive à celle de Jonas envoyé à Ninive : Kierkegaard aurait reçu l'ordre d'annoncer à la chrétienté danoise qu'elle s'était égarée, prenant alors la plume du pamphlétaire, se ridiculisant et se mettant l'opinion publique à dos jusqu'à sa mort, dans un combat qu'il présente comme la reprise du combat du jeune Luther contre le luthéranisme devenu institution — une réforme ayant réussi étant, pour Gusdorf paraphrasant Kierkegaard, une réforme ayant échoué. Il achève l'exposé sur l'idée que Kierkegaard « a manqué sa vie » sur tous les plans concrets (mariage, carrière, reconnaissance) mais que cet échec constituait précisément sa vocation, trouvant son sens ultime dans l'Épître aux Hébreux et la figure des patriarches « morts sans avoir obtenu les choses promises », ayant seulement « vu et salué de loin » l'objet de leur espérance.

Excerpts

“« Kierkegaard a eu le tort de naître citoyen d'un tout petit pays dans la grande banlieue intellectuelle de l'Europe [...] et puis il n'a pas de chance encore pour une seconde raison, c'est que comme il est danois, il est luthérien — comment peut-on être luthérien quand la culture française est une culture profondément catholique, y compris à son insu chez ceux qui s'y opposent farouchement. »”

“« On s'est imaginé, avec beaucoup de naïveté, que deux négations valant une affirmation, Kierkegaard négateur du luthéranisme serait une sorte de catholique qui s'ignore [...] ceci est une erreur : il est absolument certain que Kierkegaard est fondamentalement un chrétien évangélique, réformé et luthérien — non pas seulement un réformé, mais un réformateur. »”

“« Kierkegaard a tout manqué, Kierkegaard n'a rien réussi [...] mais sa vocation, c'était peut-être justement de n'être pas arrivé — et le secret de cette expérience, nous le trouverons dans l'Épître aux Hébreux : c'est dans la foi qu'ils sont tous morts sans avoir obtenu les choses promises, mais ils les ont vues et saluées de loin. »”