Pialoux, Michel
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L'animateur présente Pialoux, « grand sociologue discret », associé à Stéphane Beaud (Retour sur la condition ouvrière), auteur de la célèbre « chronique Peugeot » des années 1980 dans les Actes de la recherche en sciences sociales et enquêteur pour La Misère du monde (dont un entretien a inspiré un film des frères Dardenne). Pialoux raconte comment il est venu à la sociologie un peu par hasard : lettres classiques à Bordeaux, puis une licence de sociologie nouvellement créée, et surtout, pendant la guerre d'Algérie, un engagement politique (d'un milieu familial de droite vers la gauche) qui a précédé la « conversion sociologique » ; il cite la lecture d'Autocritique d'Edgar Morin et l'insurrection hongroise de 1956. À Paris, il rejoint le cercle de Pierre Bourdieu (Jean-Claude Passeron, Jean-Claude Chamboredon, Abdelmalek Sayad), des « littéraires convertis à la sociologie » ayant le goût du terrain et de la micro-enquête plutôt que de la spéculation para-philosophique ; Pasquali souligne la polyvalence de cette génération (ethnographie, statistiques, entretiens), son sens du travail collectif et du temps long, aujourd'hui plus compartimentés.
Pialoux raconte sa chronique Peugeot : en 1983, alors que l'usine n'était plus un objet d'enquête, il noue, par un cinéaste (Bruno Muel), une relation très forte avec un ouvrier de Sochaux, ancien délégué CGT, fils de militant communiste, grand lecteur, aux ennuis familiaux graves, chez qui il va habiter ; il choisit non de mettre en forme son récit mais de le co-écrire et de le publier au fil de l'enquête, dans un format inédit que la revue de Bourdieu a rendu possible. Il explique avoir voulu étudier les transformations du monde ouvrier (fin du taylorisme, nouveau management) à travers un ouvrier « introducteur », qui lui a donné accès aux petits chefs, aux ouvriers professionnels, aux ouvriers immigrés, aux divisions de genre. Sur La Misère du monde (1993), il dit avoir mené plusieurs entretiens sous la direction de Gabrielle Balazs, avec le souci de Bourdieu d'élargir à d'autres groupes sociaux aux positions « contradictoires » et à la souffrance non dite ; l'ouvrage a pu être vu à la fois comme une démission épistémologique et comme une ouverture sur l'écoute des gens ; il reste distant des adaptations théâtrales. Pasquali résume l'esprit du recueil : « prendre le temps d'écouter », s'immerger pour comprendre un langage, se servir des mots « indigènes » des enquêtés, sans croire que les gens parlent spontanément indépendamment de la relation d'enquête.
En seconde partie, Kevin Lambert, dont le roman met en scène une grève dans une scierie du lac Saint-Jean au Québec, explique qu'il voulait questionner les « destins de l'engagement contemporain » et la fantasmatique du monde qui sous-tend les revendications, lier la politique au désir et à la sexualité ; il a politiquement été formé par la grève étudiante de 2012 (« carrés rouges ») et a visité des usines, mais dit que son projet n'était pas documentaire (comme on prend de l'alcool pour transformer son écriture, il est allé à l'usine pour « se créer une poétique »). Il refuse de représenter l'usine comme un groupe homogène (la politique est aussi « dissensus ») et introduit des personnages (une ouvrière, un ouvrier gay) pour montrer que masculinité et hétérosexualité se construisent par différence fantasmatique à un « autre », comme les discours d'extrême droite qui ont besoin de « taper sur plus faible ». Pasquali y voit un dispositif littéraire proche de l'intersectionnalité et rappelle le chapitre du livre de Pialoux sur L'ouvrière et le chef d'équipe, où les effets de genre se mêlent aux effets de classe dans l'intimité d'un couple. Pialoux ajoute que son recueil inclut des textes avec des économistes et statisticiens (logement social, rente foncière, Amiens avec Alain Desrosières) : il faut travailler avec les économistes, les statisticiens, les romanciers et « multiplier les regards » pour comprendre les métamorphoses de la classe ouvrière.
Excerpts
“« Nous étions dans une période, celle de la guerre d'Algérie, je me suis beaucoup investi dans le travail politique, militant. J'ai été amené à réfléchir sur le monde social d'une autre manière que par la lecture des œuvres classiques. [...] La conversion politique a primé la conversion sociologique. »”
“« En 83, j'ai eu le sentiment qu'il y avait la possibilité de faire un travail nouveau et passionnant sur le terrain de Sochaux. [...] Je suis allé habiter chez lui, il avait des problèmes familiaux très graves, les relations que j'ai nouées étaient très fortes et elles durent jusqu'à aujourd'hui. [...] Il m'avait dit : mettez ça sur le papier, je publie tout ce que vous sortez autour de ce personnage. »”
“« Si vous prenez par exemple la drogue ou de l'alcool pour écrire, ce n'est pas nécessairement pour écrire sur la drogue ou l'alcool, c'est pour transformer votre subjectivité et produire un texte différent. Moi c'est un peu ça : mon désir n'était pas documentaire. Je suis allé là pour faire une expérience, puis me créer une poétique, pour me questionner sur le bon langage à utiliser pour décrire cette réalité-là. »”