Tremblay, Michel
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Michel Tremblay revient sur la genèse de sa pièce Les Belles-Sœurs, écrite en 1965 à 23 ans et créée en 1968 : l'idée lui vient, avec son futur metteur en scène André Brassard, après avoir vu un film québécois raté, écrit dans un français aseptisé et « mid-atlantique » que personne ne parlait réellement — d'où le pari d'écrire une scène dans le joual, la langue parlée dans laquelle lui-même a grandi. Il insiste sur le caractère non militant et presque inconscient de cette démarche à l'origine : un simple besoin de donner la parole à des femmes plutôt qu'un geste programmatique, même si la pièce a ensuite eu un retentissement considérable, coïncidant par hasard avec Mai 68 et avec deux autres mouvements artistiques québécois contemporains (Robert Charlebois, Réjean Ducharme) explosant au même moment sans concertation. Il rappelle la difficulté de distribution initiale (75 actrices contactées pour 15 rôles, la plupart refusant de jouer dans cette langue) et l'accueil très clivé de la création, certains détracteurs utilisant le prétexte de la langue « pour ne pas voir ce qu'il y avait derrière » — des êtres humains souffrants s'exprimant dans une langue qu'on refusait d'entendre sur scène, a fortiori portée par des femmes disant des choses que même les hommes n'osaient pas dire (notamment le monologue sur le viol conjugal, qui provoquait le départ scandalisé de spectateurs).
Il développe une analyse linguistique du joual comme langue façonnée par les femmes prolétaires québécoises : les hommes, employés au contact de l'anglais, rapportaient des mots anglais au foyer, que les femmes traduisaient phonétiquement en un véritable travail néologique — illustré par le verbe « enfirouâper » (séduire, dupé), dérivé de l'expression in fur wrapped, ou « bécosse » dérivé de backhouse. Il présente ce travail linguistique féminin comme ce qui a préservé le français à Montréal contre une anglicisation qu'auraient sans doute entraînée les hommes. Il relie cette dimension à l'histoire de la déchristianisation rapide et non violente du Québec, expliquant que l'Église catholique, alliée politique historique des Anglais après la Conquête, a longtemps servi de conservatoire identitaire du fait français — notamment via la « revanche des berceaux » (les femmes ayant, dit-il, jusqu'à 25 enfants), payée au prix, souligne-t-il, d'une condition féminine profondément inhumaine. Il explique enfin l'origine des « sacres » (blasphèmes empruntant au vocabulaire liturgique — tabernacle, calice, Christ) comme moyen historique, pour les hommes, de choquer à la fois les femmes et les prêtres dans une société matriarcale sous tutelle religieuse, alors que dans Les Belles-Sœurs ce sont précisément les femmes qui s'approprient ce langage transgressif, contribuant au scandale de la création.
Tremblay conclut en reliant son entreprise linguistique à une fierté identitaire plus vaste, celle d'incarner la spécificité francophone en Amérique du Nord — moteur initial, selon lui, du mouvement indépendantiste québécois des années 1960, bien avant les considérations économiques ou anti-Ottawa qui domineraient selon lui le débat contemporain. Il lit un extrait de son roman Un objet de beauté, décrivant la langue hybride et appliquée de descendants de Québécois installés en Saskatchewan, pour illustrer sa démarche constante de personnalisation de la langue française contre toute forme désincarnée.
Excerpts
“« Cette pièce a été écrite dans une espèce d'inconscience [...] ça venait d'un besoin d'un jeune homme de 23 ans qui avait envie de donner la parole à ces femmes, mais le côté oriflamme et flambeau était absolument absent. »”
“« Les femmes ont traduit cette expression, in fur wrapped, par un mot que je trouve absolument splendide, un vrai verbe qui est le verbe "enfirouâper" [...] c'est les femmes qui voulaient rester francophones qui nous ont sauvés. »”
“« Comme c'était un matriarcat sous la gouverne de la religion, la seule façon que les hommes avaient de choquer en même temps les femmes et les prêtres était de "déshabiller les autels" [...] dans Les Belles-Sœurs, c'est les femmes qui les utilisaient, alors ça choquait beaucoup, surtout les hommes. »”