Tournier, Michel
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Core ideas
La première partie raconte comment un philosophe devenu romancier « naturalisé » en littérature : à 17 ans, en classe de philosophie au lycée Pasteur, à côté du précoce Roger Nimier, Tournier passe « de Tintin et Milou à Spinoza » grâce à son professeur Maurice de Gandillac (nom transcrit « de Candiac »). Après la guerre il part étudier la philosophie allemande à Tübingen, en zone d'occupation française, y reste quatre ans, puis échoue à l'agrégation en rentrant : la porte de l'université se ferme, et il gagne sa vie à la radio (interviews de Bachelard, de Gandillac, de Lévi-Strauss) puis à Europe n° 1, où il rédige de la publicité (poudre à laver, démaquillant, couches-culottes). Il décrit cette période comme un « service militaire », un arrachement au « cocon universitaire » qui lui a été salutaire, et raconte l'anecdote d'un ancien collègue « requin » qui, des années plus tard, lui a fait un clin d'œil en le croyant le plus malin de tous. Il affirme que ses livres reposent toujours sur un « grand sujet » philosophique, sous des fables d'apparence légère : « Vendredi ou les Limbes du Pacifique » épouse les trois genres de connaissance de Spinoza (la passion et le choc des choses, l'administration rationnelle de l'île, puis l'intuition de l'absolu face au soleil) ; « La Couleuvrine » (titre transcrit) oppose le rationaliste qui veut éliminer le hasard à la ville assiégée et aux dés, avec l'épisode de la partie d'échecs gagnée par pure imitation ; le conte esquimau sur le fini et l'infini (le sorcier qui écrit la suite des nombres jusqu'à mourir) pose la question du monde fini ou infini, et « Pierrot ou les Secrets de la nuit » celle de la substance et de l'accident (couleurs « substantielles » du boulanger contre couleurs « accidentelles » d'Arlequin) ; « Amandine ou les Deux Jardins » est à ses yeux un conte métaphysique et un récit d'initiation des filles à la puberté (le mur, le sourire triste de l'amour). Leibniz, dit-il, est le philosophe auquel il doit le plus.
La deuxième partie explique que l'Allemagne ne s'est pas choisie : elle vient de la famille (un oncle curé germaniste, une mère formée dans un internat catholique allemand, un père germaniste « gueule cassée » de 14-18), d'étés passés dans des familles allemandes hostiles au nazisme pour des raisons religieuses, et du spectacle permanent du régime nazi qu'il voit enfant, avec le caractère obligatoire des jeunesses hitlériennes. Il raconte la guerre avec humour et distance : la maison de Saint-Germain-en-Laye occupée par une vingtaine de soldats allemands, l'exode à 15 ans, la vie dans un presbytère de village bourguignon, la rafle de représailles qui épargne par hasard le jeune homme qu'il était, le STO auquel il échappe (les usines allemandes détruites n'ont plus besoin d'ouvriers), la rafale de mitrailleuse reçue en courant devant une colonne allemande, puis la débâcle de l'armée allemande qui se réduit à des soldats assis par terre mangeant des betteraves. À Tübingen il assiste à la réforme monétaire, à la naissance de la République fédérale et à l'arrivée d'Adenauer, observe que l'Allemagne en ruines a été en partie reconstruite par les femmes, et croise Gilles Deleuze, Claude Lanzmann et d'autres. Il présente « Le Vent Paraclet » comme son « canard boiteux » (il n'est pas un écrivain qui se raconte, mais un fabulateur dans la lignée de Balzac et de Zola, et récuse la notion de roman autobiographique) et « Le Roi des Aulnes » comme son roman allemand mais non autobiographique : le héros est beaucoup plus âgé que lui, prisonnier en Prusse orientale, et la ballade de Goethe sert de symbole du nazisme qui attire les jeunes vers la mort.
La troisième partie porte sur le couple. Tournier part de la solitude des héroïnes de la littérature (Madame Bovary, Anna Karénine, la Princesse de Clèves) qu'il explique par l'absence d'initiation des filles dans nos sociétés (le mariage n'est qu'un changement de servitude), puis de son recueil « Le Médianoche amoureux » (« Les Amants taciturnes » : à partir d'une petite enquête auprès de couples mariés depuis longtemps, avec des anecdotes comiques sur le silence au restaurant et le mari qui ronfle). Il confronte les mythes du couple : Don Juan (le séducteur qui cherche une « oreille vierge » pour déverser ses histoires), Tristan et Iseut (la passion fatale par le philtre) et Casanova, qui n'est heureux que s'il rend une femme heureuse (il raconte la rencontre d'un ancien camarade de la Sorbonne, laid mais adoré des femmes parce qu'il aime tout de la féminité). Puis il expose le thème des jumeaux dans « Les Météores » : le couple oscille entre l'identité (le même qui s'assemble) et la complémentarité, l'endogamie dominant dans les faits, et le couple gémellaire est son extrême ; les jumeaux restent plus souvent célibataires, et le mariage de l'un est vécu comme une trahison par l'autre. Il dit avoir fait le tour du monde avec le roman pour voir toute chose (Venise et le Grand Canal, jumelle de Constantinople, le mur de Berlin qui sépare deux jumeaux) « sous l'angle gémellaire », et prête à l'oncle Alexandre une théorie gémellaire de l'homosexualité (un jumeau qui cherche le frère jumeau qu'il n'a pas), dont il précise qu'elle est celle du personnage et non la sienne ; il y rattache la création artistique comme réponse à un manque. Il évoque aussi « Le Fétichiste », seul texte de théâtre qu'il ait écrit.
La quatrième partie traite de l'image. Tournier explique que son premier contact avec la photographie vient de son grand-père pharmacien de Bligny-sur-Ouche, photographe du village, dont il déplore que les clichés sur verre aient été détruits, et que ses jeux d'enfant (bicyclette, canoë, cheval, jumelles, microscope, appareil photo) étaient des instruments pour « prendre possession du monde ». Il a réalisé une cinquantaine d'émissions de télévision de 1960 à 1965 (« Chambre noire ») sur de grands photographes (Brassaï, Man Ray, Lartigue, Bill Brandt, Boubat, Lucien Clergue, Arthur Tress) et en tire la distinction fondamentale entre la prédation (« prendre » la photo, comme tout le monde) et la création (le grand photographe « donne » : il fait surgir sous ses pas des scènes qui lui appartiennent, comme Boubat avec le couple de jeunes mariés vus de dos, ou Tress devant le bassin vidé du château de Breteuil). Dans « La Goutte d'or », le jeune berger Idriss, venu d'un monde sans image, est la victime de la prédation photographique, avant d'être sauvé par un maître de calligraphie, c'est-à-dire par le signe. Il oppose le signe (écriture, parole) à l'image (qui est une impasse) à travers l'opposition entre le Sinaï (les tables de la Loi sans image, le veau d'or) et le Thabor (la Transfiguration, où l'image éclate et la parole est interdite), conclut que le signe est « increvable » face à la télévision (si on coupe le son, il ne reste rien) et que le texte érotique féconde l'imagination alors que l'image érotique mène à une impasse.
La cinquième partie réunit les thèmes restants : le conte de Noël « Le Coq de bruyère » (lutte entre l'école communale et le curé, crèche contre arbre de Noël, le Père Noël qui calme le bébé de la crèche) lié au thème de la nostalgie maternelle de l'homme et du porteur d'enfant (saint Christophe, la lettre d'un lecteur après « Le Roi des Aulnes ») ; un parallèle entre scatologie et érotisme (selon lui, l'Afrique est un pays « érotique » et l'Inde plutôt scatologique, Rabelais scatologique et peu érotique, l'ogre qui mange mais peu sexuel) ; une critique d'une civilisation occidentale de l'œil, de la vitrine et du « pas touche » (peep-show, peur du sida), opposée au contact physique du tiers-monde où, dit-il, les bébés ne pleurent pas ; et ses vues sur l'Allemagne d'aujourd'hui. Chaque peuple, soutient-il, se réclame de la vertu dont il manque le plus (les Français se disent légers alors qu'ils sont « lourds » et grandioses, les Allemands se disent ordonnés et travailleurs), il attribue à Guillaume II, Hitler et Adenauer les trois catastrophes allemandes du XXe siècle, soutient que Staline était favorable à une réunification de l'Allemagne neutre et désarmée, et que les dirigeants de l'Allemagne de l'Est (Honecker, Markus Wolf, nom transcrit « Mischa Wolf ») étaient des héros de la lutte antinazie, ce qui lui vaut d'être mal vu de la presse allemande (anecdote de la médaille Goethe remise « avec indulgence »). Il termine par des conseils aux jeunes : explorer le Sahara à partir de Ghardaïa, et surtout se choisir une seconde patrie (un pays, sa langue, sa littérature, son histoire) plutôt que de multiplier les voyages superficiels.
Excerpts
“« Si vous prenez mon "Vendredi ou les Limbes du Pacifique", vous voyez que Robinson passe par ces trois étapes. Il est d'abord complètement projeté dans le choc des animaux, de la pierre, du désespoir : c'est la passion, au sens de passif. Ensuite il devient administrateur de l'île, ça devient rationnel, il cultive la terre, il écrit des lois, il devient le gouverneur et le général. Et puis la troisième étape : grâce à Vendredi, il balaie tout cela et il se met à devenir un stylite sur une colonne, à regarder le soleil, l'intuition de l'absolu. »”
“« La prédation consiste à prendre, comme tout le monde avec un appareil photo : on prend la tour Eiffel, le Mont-Saint-Michel, on prend sa femme, ses enfants, on prend, on prend, on prend, et on met dans une boîte et on emporte. [...] Le grand photographe, lui, ne prend pas, il donne. Il sort avec son appareil et on voit surgir sous ses pieds des scènes, des personnages, des paysages qui lui appartiennent. »”
“« Choisissez un pays étranger, n'importe lequel, ils sont tous bons : la Finlande, le Portugal, le Brésil, le Maroc. Allez-y le plus souvent possible, le plus longtemps possible, et apprenez tout de ce pays : la politique, l'histoire, l'art, la littérature, la langue. [...] Il faut avoir une seconde patrie. Voilà le seul conseil que j'ai envie de donner aux jeunes. »”