Girard, René
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (quatre épisodes d'environ deux heures en tout, couvrant le désir mimétique et la littérature, le bouc émissaire et le christianisme, Shakespeare, puis Nietzsche ; transcription automatique par endroits très déformée, surtout les noms propres et les titres ; les passages incertains sont omis)
Core ideas
Le désir mimétique et la littérature romanesque. Girard explique que le désir n'est pas spontané mais imité : on désire un objet parce qu'un modèle (un rival, un ami, un personnage de roman) le désire, ce qui crée entre les hommes des rivalités que l'animal ne connaît pas. Il rapproche cette idée de Spinoza (et d'un autre philosophe cité de façon déformée dans le transcript), et de Baudelaire (deux enfants qui se disputent un morceau de pain jusqu'à le détruire). Il raconte comment, professeur de français à l'université d'Indiana après 1947, il a cherché non pas ce qui distingue les romans mais ce qui les unit : la « vanité » de Stendhal, le « snobisme » de Proust, le bovarysme de Flaubert, l'imitation d'Amadis par don Quichotte, ou l'imitation de l'amour lu dans les romans (La Rochefoucauld : combien d'hommes n'auraient jamais aimé s'ils n'avaient jamais entendu parler de l'amour). Il décrit une histoire du désir : plus le monde devient démocratique, plus les hommes désirent la même chose, plus la rivalité s'exaspère (Stendhal : pourquoi la démocratie ne rend-elle pas heureux ?). Les grands romans comportent une « conversion » du romancier (don Quichotte mourant, Julien Sorel en prison, Fabrice et Clélia, le narrateur de la « Recherche » enfermé dans sa chambre de liège), proche de la mort, où le désir mimétique est démystifié ; chez Proust, le « Temps retrouvé » rend lisible le « Temps perdu » (d'où la nécessité de lire deux fois). Il se dit moins pessimiste qu'à l'époque de ce premier livre : l'« étoile » pourrait exister.
La violence, le bouc émissaire et le christianisme. Pour Girard, le religieux sert à prévenir la violence, à la détourner par le sacrifice ou à la guérir. Les hommes ne sont pas plus « agressifs » que les animaux : leur violence est réciproque et se nourrit de rivalité mimétique, qui devient vengeance, infinie, là où chez les animaux le combat s'arrête. Lors d'une crise mimétique où les adversaires deviennent des « doubles » (jumeaux des mythes), le mécanisme du bouc émissaire s'enclenche : tous se retournent contre une victime unique, que le groupe croit coupable ; sa mort rétablit la paix, et elle devient le dieu archaïque, à la fois responsable de la crise et sauveur. Les mythes racontent la culpabilité de la victime (inceste, parricide stéréotypés), alors que la Bible (Joseph) et surtout les Évangiles (la Passion, « l'agneau de Dieu », la « pierre rejetée par les bâtisseurs ») révèlent son innocence, ce qui explique que nous comprenions l'expression « bouc émissaire » au sens moderne. Il précise que le rite sacrificiel est dangereux (Héraclès d'Euripide), que Jésus refuse la vengeance et pousse à préférer mourir plutôt que tuer, et que la passion révèle la violence fondatrice. Notre monde, dit-il, sait désormais trop pour que le mécanisme fonctionne parfaitement, mais continue à désigner des victimes (la politique, le monde de la consommation). Il refuse de séparer science et foi : la théorie mimétique ne démontre pas le religieux, mais rend intenable l'idée d'un religieux comme simple « explication déficiente » de la nature ; sur la question de la foi, il note que le religieux archaïque, lui, ne reposait pas sur la foi mais sur la violence subie.
Shakespeare. Girard voit chez Shakespeare l'illustration la plus claire du désir mimétique : « Les Deux Gentilshommes de Vérone » (deux amis amoureux de la même femme), « Le Viol de Lucrèce » (Tarquin enflammé par la vantardise du mari), « Le Songe d'une nuit d'été » (couples interchangeables, rites de bouc émissaire, monstres, discours de Thésée), « Othello » (Desdémone hérite du désir de son père, la jalousie d'Othello précède Iago, qui n'est qu'un déclencheur), « Le Conte d'hiver » (jalousie de Léontès, sommet de l'incertitude mimétique), « Hamlet » (la « fatigue de la vengeance » d'un héros que son christianisme rend incapable d'agir, et qui cherche chez sa mère la motivation qu'il n'a pas). Il rapproche ces mécanismes de Goethe, de Dostoïevski (« L'Éternel Mari ») et de Proust (Albertine).
Nietzsche, « meilleur ennemi ». Dans le dernier épisode, Girard confronte Nietzsche à sa théorie : pour lui, Nietzsche a vu la violence mais en proclame le non-sens et refuse de reconnaître que la victime est innocente, donc que le christianisme dit la vérité ; sa tentative de dépasser le christianisme est, selon Girard, un désir mimétique (le « crucifié » comme rival), comparé à don Quichotte devant la cage au lion. Il lit la relation de Nietzsche à Wagner, Paul Rée et Lou Salomé comme des triangles mimétiques, parle du texte « Le Gai Savoir », § 125 (l'insensé qui annonce la mort de Dieu) comme d'une révélation de l'origine religieuse, et conclut que « la grandeur de Nietzsche n'est pas d'avoir raison mais d'avoir payé si cher » : sa folie serait le prix de son refus d'une vérité qui le confrontait directement. Il rappelle enfin qu'il se sent lui-même, comme Nietzsche, un « indépendant » étranger en France et aux États-Unis, et que notre civilisation est destinée à faire l'expérience de Nietzsche jusqu'au bout.
Excerpts
“« Plus le monde évolue vers le moderne, c'est-à-dire vers la démocratie, plus les hommes désirent la même chose. »”
“« Le religieux sert à prévenir la violence, si possible, et à la guérir, à la détourner par le sacrifice. »”
“« Être obligé de payer pour ses idées un prix aussi grand, c'est quelque chose d'extraordinaire. »”