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Barthes, Roland

critique littéraire

Roland Barthes - Entretiens autour de "La Sorcière" de Michelet (La Liberté coupable)

Artesquieu · Dec 13, 2024 · partial coverage

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Coverage note: full (les trois émissions de la série)

Core ideas

Dans la première émission (« Misère de la femme au Moyen Âge »), Barthes commence par réhabiliter la figure de Michelet, longtemps jugé par les esprits positivistes (Sainte-Beuve) comme un historien purement intuitif, puis réduit après sa mort à un humaniste sentimental bon pour les textes d'anthologie sur Jeanne d'Arc. S'appuyant sur les travaux de Lucien Febvre et de Georges Bataille ainsi que sur la publication récente du Journal, il présente au contraire un Michelet visionnaire ayant anticipé la sociologie, l'ethnologie et la psychologie des profondeurs, et dont La Sorcière — écrite en 1862, au début de ce que Michelet appelait sa « vita nova » — incarne le mieux cette dimension. Barthes explique la conception michelétiste de l'histoire comme progrès en spirale (empruntée à Vico) culminant dans la Révolution française, et montre comment la sorcière suit cette spirale : d'abord bénéfique en guérissant par une médecine naturelle les maux du Moyen Âge, puis maléfique et révoltée au moment des sabbats, avant de devenir sorcière professionnelle — sans que cette dégradation signifie un obscurcissement de l'histoire, la fonction bénéfique se transmettant simplement, dans les temps modernes, à la figure laïque du médecin. Il souligne que La Sorcière, contrairement à un roman historique, suit une seule et même femme à travers plusieurs siècles. L'extrait lu par Alain Cuny retrace la genèse de cette figure : dans la misère du Moyen Âge, coupée de l'Église par son statut de serve, la femme au foyer, seule et rêveuse, devient peu à peu réceptive aux anciens dieux déchus en esprits, chassés par l'Église et désormais réduits à roder autour de sa demeure en quête de compassion.

La deuxième émission (« La sorcière consolatrice ») développe la naissance proprement dite de la sorcière à partir de deux causes symboliques que Michelet assigne à son récit romanesque : l'humiliation de la jeune épouse serve soumise au droit de cuissage du seigneur, et l'avènement de l'or comme nouvelle exigence seigneuriale à laquelle Satan seul permet de répondre. Enrichie surnaturellement, l'épouse devient suspecte de possession ; échappée de justesse à une épreuve de noyade, elle se métamorphose sur la lande en une figure entièrement autre, scellant un pacte avec Satan dans une scène longuement lue par Alain Cuny (le dialogue « tu fus mienne dès ta naissance... »), qui la fait renaître « sorcière triomphante ». Barthes détaille ensuite la fonction essentielle de la sorcière ainsi née : consoler d'abord en permettant aux vivants de communiquer avec leurs morts, puis surtout guérir, dans une civilisation sans médecine, par les moyens de la nature — utilisant des plantes dangereuses de la famille des solanacées (jusquiame, belladone) là où l'Église ne proposait aux malades que résignation et prière. Cette « médecine à rebours », qui emploie des moyens matériels (poisons, drogues) pour agir jusque sur l'âme là où l'Église emploie des moyens spirituels pour agir sur le corps, vaut à la sorcière d'être seule confidente médicale des femmes de son temps — et de payer ce savoir du bûcher, de la noyade ou de la lapidation dès qu'elle est soupçonnée d'empoisonnement ou de sortilège.

La troisième et dernière émission (« La fin de Satan ») aborde le sommet de la trajectoire romanesque : les grandes révoltes du Moyen Âge (schisme d'Avignon, Jacquerie) accouchent, selon Michelet, de la messe noire et du sabbat comme fête de la révolte portée par la femme et la sorcière. Barthes détaille la description michelétiste du sabbat comme office chrétien renversé point par point — la femme y devenant elle-même l'autel et l'hostie, offerte à la communion du peuple assemblé dans une fraternité clandestine et dangereuse, seule forme de charité et de solidarité que ce peuple opprimé pouvait alors s'offrir. Il souligne le rôle démesuré tenu par la femme dans cette liturgie inversée du XIVe siècle, avant de suivre le déclin de la sorcière avec la fin du Moyen Âge et l'avènement de la Renaissance (notion que Michelet, selon Barthes, a lui-même largement forgée) : Satan-médecin s'efface, mais Michelet le fait renaître sous une forme maléfique inversée, celle du prêtre suborneur, à travers le récit des grands procès de possession (Gaufridi, Loudun, Louviers, la Cadière). Barthes conclut que la sorcière n'est, au fond, qu'une des figures de la femme comme médiatrice romantique entre la nature et l'homme — sujet véritable du livre de Michelet — et referme la série sur la longue méditation lyrique par laquelle Michelet clôt lui-même son ouvrage, écrite face à l'aube sur la rade de Toulon, annonçant une « aube religieuse » à venir centrée sur l'enfant, la femme et l'éducation.

Excerpts

“« Nous savons cependant aujourd'hui, grâce au témoignage d'un grand historien comme Lucien Febvre, grâce aux pages que Georges Bataille lui a consacrées [...] que Michelet était en réalité tout autre chose qu'un historien fantaisiste ou un humaniste ému, et qu'il y a eu dans sa personnalité compliquée à la fois un historien très perspicace [...] et un esprit qui a su jouer audacieusement avec les limites de la raison. »”

“« Tu fus mienne dès ta naissance, par ta malice contenue, par ton charme diabolique — j'étais ton amant, ton mari : le tien t'a fermé sa porte, moi je ne ferme pas la mienne, je te reçois dans mes domaines, mes libres prairies, mes forêts [...] je ne prends pas, comme on croit, tant d'âmes qui se donneraient — je veux des âmes élues, à un certain état friand de fureur et de désespoir. »”

“« L'assemblée tout entière avait beaucoup à craindre si elle était surprise [...] la sorcière donnait sa vie, bien plus, elle affrontait un enfer de douleur [...] la femme s'étant donnée à manger à la foule avait fini son œuvre [...] au fond n'est-elle pas le Dieu même ? Il y a là bien des choses populaires — le peuple n'adorait que le peuple, c'était là le vrai sacrifice. »”