Tillion, Germaine
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (le transcript contient environ un tiers de contenu distinct ; l'entretien consacré à l'Algérie est répété trois fois de suite par la transcription automatique, avec des variantes déformées ; la synthèse suit les passages lisibles, les noms propres douteux sont hédgés ou omis)
Core ideas
D'une mission de témoin à l'enquête sur la misère. Tillion explique qu'en 1954, revenue de Ravensbrück depuis 1945, elle avait « dit adieu à l'Afrique » et se consacrait à l'enquête sur les crimes nazis (et à la recherche de documents allemands aux États-Unis, où l'on la laisse voir les archives après qu'elle a participé à l'enquête sur les crimes de Staline, en pleine « chasse aux sorcières »). À son retour, un télégramme de Louis Massignon lui demande de partir en Algérie : il faut que quelqu'un soit là pour s'assurer qu'on ne touchera pas à la population civile. Reçue avec Massignon par le ministre de l'Intérieur (François Mitterrand, dont elle évoque l'attitude après la démission qu'on lui avait demandée à propos du Maroc, selon le transcript déformé), elle part avec « un petit sac », sans aucune fonction ni moyen, comme simple témoin, sans jamais rédiger de rapport. Retournant dans l'Aurès qu'elle connaissait depuis 1934-1940 (où elle laissait ses appareils photo dans une grotte sans porte et personne ne la volait), elle constate une « chute verticale du niveau de vie » et fait immédiatement une enquête, qui donnera un livre sur l'Algérie (republié ensuite sous le titre L'Afrique bascule vers l'avenir, dont elle annonce une réédition aux éditions Tirésias).
La « clochardisation » et la démographie. Elle définit la clochardisation comme le passage brutal de paysans à la ville : l'humanité a cessé de « crever à la naissance » (progrès médicaux), la population a doublé ou triplé, les terres n'ont plus nourri toutes les familles, qui ont migré en individus plutôt qu'en familles, d'où dislocation familiale et morale. Elle rapproche cette dynamique de la région des Grands Lacs ou de la Bosnie : une minorité et une majorité face à face, dans un contexte de croissance numérique et de rétrécissement des ressources. La spécificité coloniale en Algérie était qu'une minorité dominait une majorité, ce qui est « affreux aussi » ; elle reproche à l'État français de ne pas avoir arbitré entre les deux et attribue en grande partie ce « crime » à la constitution de la IVe République, mal adaptée à la décolonisation, réussie moins que la reconstruction.
Les centres sociaux. Constatant l'épuisement financier des familles, elle conçoit les centres sociaux pour donner aux paysans algériens des outils pour survivre en ville (enseignement pour ceux qui le veulent, métier pour les autres), au motif qu'on n'avait pas le droit de faire de la paysannerie des citadins sans leur donner un métier ; l'initiative aurait été bien accueillie par la population algérienne, les pouvoirs publics français, des instituteurs français et algériens et des pieds-noirs « intelligents et généreux ».
L'« effet de meute » et la torture. Interrogée sur son pessimisme, elle décrit une conflagration du danger : dans une population majoritaire ou minoritaire, quand une opinion dominante se sent en danger imminent, « l'humanité devient une meute », et il faut des hommes très énergiques pour retenir la meute (« il faut pas la pousser, il faut la retenir »). Elle n'avait connu la torture que chez les nazis ; elle date de 1955 les premiers interrogatoires brutaux (d'après ses amis algériens) et de janvier 1957 la « faute impardonnable » du gouvernement : confier les devoirs de police à l'armée, sans formation ni instruction, à de jeunes gens de vingt ans qui perdent le contrôle d'eux-mêmes en voyant leurs camarades égorgés.
La commission d'enquête de 1957 et la rencontre avec les chefs du FLN d'Alger. Avec un petit groupe d'anciens déportés (dont David Rousset, qui avait créé une association contre le système concentrationnaire et enquêté sur les crimes de Staline, de Franco et de la Grèce, « crimes de l'extrême droite et de l'extrême gauche »), elle participe à une commission de cinq personnes (un médecin belge, un avocat hollandais, une journaliste et Louis Martin-Chauffier, d'après le transcript) qui visite méthodiquement prisons et camps en Algérie ; elle y rencontre des amis torturés et conclut à une généralisation de pratiques « du nazisme », malgré la volonté de quelques responsables de retenir la cruauté. Contactée discrètement, elle suit un jeune homme dans la Casbah et se retrouve devant deux chefs de l'organisation clandestine (nommés dans le transcript Yacef Saâdi et Ali la Pointe), armés ; elle raconte la rencontre dans Les Ennemis complémentaires. De cette conversation, elle conclut que si la France arrêtait les exécutions capitales et l'autre camp les attentats, des négociations seraient possibles ; elle en rend compte à Paris à André Boulloche (directeur de cabinet de Bourgès-Maunoury), qui lui répond que c'est son rêve.
Négociation, de Gaulle, Algérie contemporaine. Elle estime que la négociation aurait dû avoir lieu plus tôt : la France était paralysée par sa constitution et le FLN, « pas blanc non plus », a laissé passer des occasions de paix digne. De Gaulle n'était pas un Machiavel à ses yeux, il ne pouvait abandonner sans recours un million de Français ; elle compare l'arrêt de la guerre à un « appel d'air » qui a provoqué la panique des deux côtés. L'état présent de l'Algérie tiendrait à l'endoctrinement d'Algériens en Afghanistan et à la misère (« la misère est à l'origine du fanatisme ») ; elle refuse le mot « islamistes » pour les extrémistes, la quasi-totalité du pays étant musulmane. Elle déplore les deux attitudes françaises à l'égard de l'Algérie, la leçon de morale (« père fouettard ») et la flagellation, et plaide pour une position centrale (« les peuples ne meurent pas », disait de Gaulle).
Ambition collective et éducation. Interrogée sur son engagement, elle dit appartenir à une génération où les femmes se taisent, ne pas avoir d'ambition personnelle mais « une espèce de confiance dans l'espèce humaine » ; jeune, elle voulait faire de la préhistoire pour retrouver les origines de l'espèce. Elle plaide pour dépenser davantage pour l'éducation (de nombreuses écoles maternelles dans le monde, notamment dans les banlieues françaises et africaines) afin de « sauver l'avenir ».
Excerpts
“« l'humanité devient une meute »”
“« la misère est à l'origine du fanatisme »”
“« une espèce de confiance dans l'espèce humaine »”