Taylor, Charles
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Charles Taylor s'ouvre sur un sentiment d'imposture face à ce prix littéraire décerné à un philosophe universitaire : il évoque le complexe d'infériorité que les auteurs de prose académique éprouvent face aux romanciers, tout en notant l'influence directe de la littérature sur sa propre pensée — celle de Proust sur Maurice Merleau-Ponty, l'un des philosophes qui l'a le plus marqué. Interrogé sur l'avenir de la pensée écrite à l'ère des réseaux sociaux et des messages limités à quelques caractères, il refuse le constat d'un déclin : la philosophie n'a jamais été un phénomène de masse et reste, selon lui, aussi vivante qu'avant au sein d'une minorité engagée, mais il s'inquiète d'un phénomène nouveau et alarmant, celui de pans entiers de l'espace public devenus imperméables à toute pensée argumentée, amplifiés par les réseaux sociaux — et, à l'échelle universitaire, du recul continu des humanités face aux facultés jugées plus rentables (médecine, ingénierie). Il salue en contrepartie l'émergence, grâce aux nouvelles technologies, de réseaux de recherche interdisciplinaires extra-universitaires, capables de reprendre le travail de pensée synthétique que les départements universitaires, cloisonnés par discipline, découragent.
Il développe une réflexion sur le paradoxe contemporain d'un monde hyperconnecté mais fragmenté en blocs identitaires repliés sur leurs certitudes, tout en observant chez les jeunes une ouverture inédite au monde et à la diversité culturelle — illustrée selon lui par le mouvement de lycéens américains né après la fusillade de Parkland, en Floride, qu'il cite comme un motif d'espoir. Il assume pleinement son optimisme, souvent jugé excessif par ses proches, en le rattachant explicitement à la formule de Gramsci, « pessimisme de l'intellect, optimisme de la volonté » : il ne pourrait, dit-il, vivre avec un pessimisme total et a besoin de croire qu'on peut contrecarrer des mouvements comme celui porté par Donald Trump. Interrogé sur sa propre expérience politique — quatre candidatures battues du Nouveau Parti démocratique aux élections fédérales canadiennes, dont une face à Pierre Elliott Trudeau —, il explique avoir accepté ces défaites comme prévisibles, sa participation ayant surtout servi à bâtir le parti au Québec plutôt qu'à espérer une victoire, et convient qu'il n'y a sans doute pas beaucoup de place pour la philosophie à la Chambre des communes.
Sur la question de l'identité, centrale dans son œuvre, il observe que la quête moderne de définition de soi excède les cadres traditionnels (famille, village, nation) pour devenir une exigence de découverte individuelle de sa « propre façon d'être » — fardeau nouveau qui alimente une créativité spirituelle foisonnante mais aussi, chez ceux qui échouent à s'y retrouver, un repli sur des réponses communautaires plus simples. Il relie cette perte de sens généralisée à la marche forcée d'un monde de consommation mis au service du capital, et voit dans la tension entre ouverture au monde et repli identitaire l'une des grandes luttes constitutives de notre époque. Il critique vivement l'absence de réflexion sur la redistribution des bénéfices de la mondialisation commerciale lors de la création de l'OMC ou de la Banque mondiale, y voyant l'origine du retour de bâton xénophobe observé en France et aux États-Unis, et appelle à réintégrer dans les instances de décision une pensée véritablement synthétique — l'équivalent moderne de l'« honnête homme » — plutôt que de s'en remettre à des économistes qu'il juge trop souvent enfermés dans des modèles mathématiques étroits. Il illustre les dangers non maîtrisés des plateformes numériques par l'exemple des émeutes anti-musulmanes au Sri Lanka, attisées selon lui par la lenteur de Facebook à retirer des contenus incendiaires et mensongers, et interprète la naïveté de Mark Zuckerberg comme celle de quelqu'un n'ayant vu que le potentiel positif de la mise en relation humaine sans anticiper sa capacité égale à propager la haine.
Dans la séance de questions qui suit, Taylor défend, en anglais, l'idée que toute philosophie — y compris la sienne — est nécessairement traversée par la métaphore, citant Jacques Derrida pour rappeler qu'aucun discours n'est purement littéral, pas même celui qui prétend s'en tenir aux « faits ». Interrogé sur la radicalisation de jeunes occidentaux vers le terrorisme islamiste, il insiste sur le caractère profondément individuel de chaque trajectoire — des vies qui échouent à trouver une forme acceptable d'elles-mêmes, un désespoir croissant que viennent capter des mouvements offrant à la fois une grande cause et un sentiment de communauté — et appelle à un renforcement massif des ressources sociales et psychologiques d'écoute, faute desquelles la société manque structurellement de personnel pour intervenir à temps. Sur la pertinence de la philosophie au XXIe siècle, il répond que les questions du sens de la vie et de ce qui importe moralement ne peuvent être traitées par aucune discipline spécialisée isolément, mais seulement par une pensée synthétique embrassant plusieurs registres à la fois — et conclut, en réponse à une question sur les dialogues de Platon, en louant l'ironie socratique et la recherche continue, jamais définitivement conclue, comme modèle pédagogique toujours actuel.
Excerpts
“« J'aime toujours citer Gramsci [...] le pessimisme de l'intellect et l'optimisme de la volonté — je ne peux pas vivre vraiment avec un pessimisme qui couvre tout le champ, j'ai besoin d'au moins l'illusion que je peux faire quelque chose, qu'on peut contrecarrer les influences, qu'on peut miner les mouvements comme celui de Trump. »”
“« Personne dans nos sociétés avancées n'a pensé à la distribution de ces bénéfices [...] et c'est justement ce qu'on voit en France, aux États-Unis, le résultat de tout ça : les gens se sont révoltés et se sont tournés vers les xénophobes — tout ça aurait pu être vu venir. »”
“« Plus on voit le terrorisme, plus on voit que c'est un phénomène qui est aussi profondément individuel [...] certaines gens ne réussissent pas leur vie sous une forme acceptable pour eux, et le désespoir devient de plus en plus profond chez eux — et justement arrivent les mouvements terroristes qui semblent être la solution, parce qu'il y a une grande cause et en même temps une raison de vivre. »”