Damasio, Antonio
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full pour les segments consacrés à Antonio Damasio ; l'émission comporte aussi un débat sans rapport sur la pêche électrique en Europe, non résumé ici
Core ideas
Antonio Damasio présente la thèse centrale de son nouveau livre : les sentiments, loin d'être un simple supplément à l'intellect, sont les véritables « motivateurs » et « arbitres » de toute l'épopée culturelle humaine — arts, sciences, médecine, gouvernance — parce qu'ils sont intimement liés à l'homéostasie, cet impératif de régulation de la vie présent depuis quatre milliards d'années, y compris dans des organismes aussi simples qu'une bactérie dépourvue de système nerveux. Il illustre ce lien par l'exemple de la naissance de la médecine : un malade éprouve de la douleur (un sentiment), qui motive le médecin à agir, et la réduction de cette douleur constitue le signal — le sentiment — indiquant que le traitement fonctionne.
Il précise une distinction conceptuelle centrale entre émotion et sentiment : l'émotion renvoie à un comportement moteur, une action ou un mouvement observable (y compris chez une bactérie capable de coopérer ou d'entrer en conflit avec ses congénères), tandis que le sentiment suppose la capacité de percevoir ce qui se passe à l'intérieur de son propre corps — une capacité qui exige un système nerveux et un esprit, et qui serait donc apparue après les émotions dans l'histoire de l'évolution. Il défend une thèse plus large et volontairement provocatrice, celle de l'« ordre étrange » du titre : les stratégies fondamentales des cultures et des réseaux sociaux humains trouveraient leurs prémices dans des comportements de coopération et d'exclusion déjà observables chez les bactéries (qui se regroupent avec leurs congénères reconnus par des molécules de surface pour résister collectivement à une attaque, et évitent celles qui ne contribuent pas à l'effort collectif) — non pour leur attribuer un sens moral, précise-t-il, mais pour souligner que les germes de la stratégie culturelle précèdent de loin l'apparition de l'esprit et de l'intention consciente. Il ajoute une autre thèse iconoclaste du livre : l'esprit ne serait pas fabriqué par le seul système nerveux, mais par une coopération interactive entre le système nerveux et le corps tout entier.
Répondant à des questions d'auditeurs sur le rôle des émotions négatives dans la vie politique contemporaine, Damasio distingue les émotions utiles à la survie ancestrale (peur, rage) mais moins adaptées aux sociétés avancées, des émotions positives (compassion, empathie, admiration) qu'il juge essentielles à une culture équilibrée. Il illustre l'ancienneté du lien entre émotion et création culturelle par l'exemple de la musique — probablement antérieure au langage verbal et aux arts visuels, servant selon lui aussi bien à la séduction et à la consolation qu'à galvaniser des guerriers au tambour. Il clarifie enfin, en réponse à des critiques d'auditeurs, la différence entre sensation (perception simple, y compris chez une bactérie) et sentiment proprement dit (perception spécifiquement liée à l'état de régulation interne du corps, positif ou négatif), et précise sa définition de l'homéostasie héritée de Claude Bernard : non un simple équilibre — qui serait en réalité la mort thermodynamique — mais un état de surplus énergétique orienté vers l'avenir, condition même de la sélection naturelle.
Excerpts
“« Les sentiments sont vraiment les motivateurs et aussi les arbitres de tout ce qu'on peut décrire comme culture [...] ils sont très liés à la gouvernance de la vie, l'homéostasie, quelque chose qui existe sur la planète depuis 4 milliards d'années, même dans des cellules sans système nerveux, sans esprit. »”
“« Quand on parle des émotions, on parle surtout de comportement moteur [...] quand on parle de sentiments, on parle de quelque chose qui se passe dans l'esprit, la possibilité de percevoir ce qui se passe dans notre corps. »”
“« Homéostasie n'est pas seulement l'équilibre de la vie ; si on avait un équilibre parfait dans une cellule, ça serait la mort [...] c'est une question de faire l'équilibre et d'avoir un peu plus, pour que l'on puisse continuer pour le futur. »”