Starobinski, Jean
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Core ideas
Starobinski retrace son enfance à Genève, ville où ses parents polonais (tous deux futurs médecins, arrivés en 1913 pour étudier faute d'accès aux universités russes) s'étaient installés dans un quartier cosmopolite traversé par toutes les tendances politiques de l'époque (Lénine, Tristan Tzara). Il évoque une jeunesse genevoise marquée par la découverte, dès 18 ans, des trésors du Prado réfugiés à Genève pendant la guerre d'Espagne, par sa rencontre avec Marcel Raymond (qui devient une amitié durable) et par des figures de passage comme Pierre Jean Jouve ou Robert Musil, mort à Genève dans des circonstances que le père de Starobinski, appelé en urgence, a lui-même constatées. Il explique son double parcours d'études de lettres puis de médecine — engagé par nécessité matérielle mais aussi par un besoin de rigueur que les lettres, à son sens, ne pouvaient offrir seules : la médecine exigeait une confirmation expérimentale de ce qui était avancé, quand l'ordre littéraire pouvait rester en suspens. Il précise n'avoir jamais abordé Rousseau en psychiatre, mais avoir fait de la psychiatrie en lecteur de Rousseau, sa thèse et ses premiers travaux sur Montaigne ayant précédé son passage par l'hôpital psychiatrique de Cery.
Il développe une théorie personnelle du genre de l'essai, qu'il refuse de voir réduit à un sens péjoratif (jugement d'humeur sans rigueur) : reprenant l'étymologie de l'exagium (la pesée), il définit l'essai comme l'exigence de circonscrire un sujet et d'en peser les enjeux, d'autant plus périlleux et libre que la question importe véritablement — citant sa propre formule selon laquelle « il faut que l'essayeur s'essaie lui-même », non par narcissisme (qu'il distingue nettement de la remise en question perpétuelle chez Montaigne) mais en s'engageant dans une recherche à propos de quelque chose qui importe plus que soi-même. Il explique son goût prononcé pour la citation comme une forme de « nomadisme » ou de « cueillette » propre à un tempérament sédentaire, refusant la présomption de trouver en lui seul une perfection, et évoque un projet en cours sur les « fleurs secrètes » de la poésie occidentale (du narcisse antique aux fleurs de Baudelaire), thèse selon laquelle cette fleur solitaire serait devenue, depuis le XVIIIe-XIXe siècle, un double narcissique du moi.
Il analyse son dernier ouvrage, Action et réaction, comme une traversée transdisciplinaire (physique, médecine, psychologie, politique) de la vie de ce couple de mots depuis la physique aristotélicienne jusqu'au troisième axiome de Newton, illustrant comment un vocabulaire scientifique migre vers le langage commun et y produit des extrapolations parfois naïves (la fièvre expliquée par le frottement du sang). Il y défend l'idée d'un « bilinguisme » fondamental entre la langue scientifique (universelle, vérifiable, construite par nos choix de rationalité) et la langue poétique dans laquelle l'homme se récupère lui-même comme être vivant sensible avant toute rationalisation — reprenant la distinction jaspérienne entre explication causale et effort de compréhension par empathie, cette dernière ne pouvant jamais prétendre à l'omnicompréhension.
Concernant Freud, qu'il admire pour avoir « inventé un langage mythique » et construit un « grand récit » du XXe siècle (nourri de Virgile et du mythe œdipien, l'amitié masculine — reflet de l'épisode de Nisus et Euryale — étant indispensable à sa création), Starobinski situe la psychanalyse du côté de la « mise en récit » thérapeutique plutôt que de la science au sens strict. Il développe, à propos de son livre Trois fureurs et de l'épisode d'Ajax dépossédé de sa raison par Athéna, une critique explicite du « polythéisme des pulsions » et du mot d'ordre « jouissez sans restriction » qu'il associe à une dérive post-1968 : contre l'idée que le moi serait une pure illusion grammaticale, il défend la nécessité d'une responsabilité — l'homme devant, selon lui, se construire par un refoulement constructif (au sens freudien) pour pouvoir coexister avec autrui, position qu'il assume comme celle d'un « moraliste » estimant que l'homme n'est pas naturellement bon. Il précise sa relation à Rousseau, qu'il présente comme son propre « patient » plutôt qu'un modèle à suivre, retraçant le système rousseauiste de la perfectibilité (ne pas revenir en arrière mais perfectionner la civilisation jusqu'à réduire l'inégalité) tout en notant sa dimension potentiellement totalitaire-démocratique.
Il explique enfin son attachement durable au XVIIIe siècle par une combinaison de proximité et de distance suffisantes (les valeurs de progrès, d'égalité et de raison universelle qui s'y forgent restent les nôtres, sans les débats trop vifs de l'histoire contemporaine), et par l'accès direct aux manuscrits originaux conservés à Genève (Rousseau, Montesquieu), préférant toujours remonter à la source plutôt que travailler de seconde main — ce qui explique, dit-il, pourquoi il n'est jamais devenu ethnographe malgré une fascination initiale pour les mythologies lointaines et les rites de possession. Il détaille le rôle central de l'image et de l'iconographie dans son œuvre (collaborations avec l'éditeur Albert Skira pour L'Invention de la liberté, amitié avec Nicolas Bouvier pour un ouvrage inachevé sur les images du corps), retraçant une terreur enfantine des masques lors de la fête genevoise de l'Escalade comme source possible de son intérêt pour les masques et la dramaturgie picturale (le peintre comme metteur en scène d'un mythe, à l'image d'un dramaturge). Il conclut sur ses projets inachevés — un livre sur Diderot annoncé depuis longtemps, resté disséminé de livre en livre, et le grand ouvrage sur la mélancolie dont Trois fureurs et Action et réaction ne constituent, admet-il, que des fragments dérivés — et sur l'absence remarquée de Nerval dans son œuvre, qu'il annonce vouloir combler dans ce même livre sur la mélancolie encore à venir.
Excerpts
“« Il faut que l'essayeur s'essaie lui-même — je la maintiens tout à fait radicalement [...] il faut commencer par là et ne pas disserter, ne pas faire un exercice dans lequel on ne fait que déployer un certain talent d'exposé. L'essayeur doit s'essayer lui-même, mais à propos de quelque chose qui importe, qui lui importe plus que lui-même. »”
“« Si l'un des mots d'ordre est "jouissez sans restriction", quels en sont les conséquences pour ce qui nous tient à cœur, les droits de l'homme ? Car si la jouissance sans restriction implique la négation de l'autre, l'utilisation de l'autre comme objet, où sont les droits de l'homme ? »”
“« Nous vivons dans la condition du bilinguisme : la langue scientifique qui décrit l'univers, la gravitation universelle, et la langue poétique dans laquelle l'homme se récupère lui-même, dans le sentiment qu'il a d'habiter son corps, son monde [...] il ne doit pas oublier qu'il est cet être vivant premier. »”