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Kofman, Sarah

philosophe

Sarah Kofman - Entretien sur ses ouvrages "Rue Ordener, rue Labat" et "Le mépris des juifs"

Artesquieu · Apr 8, 2023

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Core ideas

Kofman, auteure d'une trentaine de livres de philosophie (sur Nietzsche, Freud, Comte, Rousseau, Blanchot), explique que ses deux livres paraissent ensemble « non par hasard » : l'essai sur Nietzsche prolonge un problème qu'elle avait laissé en suspens dans Explosion sur Ecce Homo (le rapport de Nietzsche aux Juifs, ambigu, qui la gênait de la part d'un philosophe qu'elle aimait beaucoup) et est, malgré son apparence théorique, « une conséquence de ma vie de petite fille juive pendant la guerre » ; c'est à partir de l'écriture de l'essai qu'elle a été amenée à écrire son récit d'enfance, resté 52 ans « comme un corps flottant ».

Rue Ordener, rue Labat se place « sous le signe de la dualité » : la rue Ordener, rue de son enfance et de ses parents, où les scellés ont été mis après la rafle (son père, rabbin, a été « ramassé » le 16 juillet 1942, un mot qu'elle a gardé parce qu'il montre comment les Juifs étaient traités en déchets, puis déporté à Auschwitz), et la rue Labat, rue de la femme qui l'a cachée pendant la guerre avec sa mère, dans le 18ᵉ arrondissement, l'a sauvée et en même temps détachée du judaïsme, et d'une langue à l'autre (le polonais de la famille perdu au profit du français). Ce passage d'une mère à l'autre ne fut pas une conversion : elle n'est devenue ni chrétienne ni coupée de ses racines. Au sortir de la guerre, un tribunal d'exception l'a confiée à la femme de la rue Labat avant que sa mère ne la reprenne, déchirement total vécu de l'intérieur. Elle dit avoir voulu écrire ce texte sans explication, sans interprétation, sans réappropriation historique, psychanalytique ou philosophique, ce qui le distingue de son écriture philosophique et de la psychanalyse qu'elle a faite ; des images et des odeurs sont revenues qui n'étaient pas apparues en analyse.

Elle revient sur la façon de dire la mort de son père (dans Paroles suffoquées, 1987, elle avait volontairement ôté tout caractère autobiographique, insérant le nom de son père dans la liste de Klarsfeld parmi tant d'autres, et dans une réflexion sur Robert Antelme (« l'espèce humaine ») et sur Blanchot) et, ici, elle écrit à la première personne, sans référence philosophique. Le récit s'ouvre sur un stylo, seul reste de son père, qu'elle a pris dans le sac de sa mère quand ce dernier est parti à Drancy et avec lequel elle a longtemps écrit ; une carte postale de Drancy (perdue ensuite) demandait des Gauloises (alors qu'elle ne se souvient que de la privation du père pendant le sabbat) et recommandait les enfants ; un rêve de son père en ivrogne, interprété en analyse via la marque de papier à cigarette « Zigzag ». Elle pense que tous ses livres théoriques ont été comme des « voies de traverse » avant ce récit et que le concept, chez elle, servait « à ne pas sentir ». Elle parle aussi d'un carton de Léonard (la Vierge et sainte Anne), choisi pour la couverture de son premier livre, L'Enfance de l'art, et de l'angoisse que lui inspire le film d'Hitchcock Une femme disparaît, où une femme en remplace une autre : des échos de ses « deux mères ».

Pour Le Mépris des Juifs, elle refuse la lecture qui fait de Nietzsche un antisémite responsable du nazisme et défend l'idée que ses jugements opposés sur les Juifs, tantôt positifs, tantôt négatifs, viennent d'une même image : celle d'un peuple « sublime » d'élection, noble plutôt que plébéien, qui, en projetant sa puissance en Dieu, a affirmé la vie plus que les Grecs, mais s'est senti en même temps pécheur et méprisable devant une loi qu'il ne peut accomplir. Pour Nietzsche, selon elle, les Juifs n'ont « pas encore dit leur dernier mot » : le « devenir noble » du Juif au fil de la diaspora (devenu comédien par excellence à force de jouer des rôles) pourrait en faire le modèle du surhumain, mais il faudrait qu'il abandonne la croyance en Dieu, ce qu'il ne fait pas. Elle ajoute que les nazis ont séparé l'élection de la circoncision (la loi jamais accomplie), pour ne laisser aux Juifs que l'image du rien, et que le devenir-Nietzsche de Nietzsche impliquait de rompre avec l'antisémitisme de sa jeunesse, hérité de sa famille, de sa sœur et surtout de Wagner.

Excerpts

“« Je me suis aperçue à quel point l'espace était important, et pourquoi il fallait que je cite des noms de rues pour me fixer quelque part. La rue Ordener étant la rue de mon enfance, de mes parents avant d'être déportés, et la rue Labat étant la rue de cette femme qui m'a cachée pendant la guerre, qui m'a sauvée, mais en même temps m'a détachée du judaïsme. [...] Ce passage n'a pas été une conversion : je ne me suis converti ni au christianisme, ni coupé non plus de mes racines juives. »”

“« Ce que je voulais arriver à faire, c'était justement ne pas expliquer ce qui s'est passé. D'abord parce que tout n'est pas clair pour moi, et parce que je pensais qu'il était important d'écrire ce qui s'était passé sans explication, sans un effort de réappropriation de ma vie pour lui donner un sens, soit historique, soit psychanalytique, soit philosophique. »”

“« Ce n'est pas une fiction, j'ai pas inventé ça : c'est vraiment ce stylo, c'est la seule chose qui me reste de lui. Il est complètement avec du scotch tout autour. [...] J'écris aussi depuis toujours pour qu'il reste quelque chose de moi, de ma vie, de cette histoire. Il fallait que ça reste. »”