Cioran, Emil
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (une émission d'environ trente-cinq minutes ; transcription automatique par endroits très déformée, surtout dans les réponses rapides de Cioran, les noms propres et plusieurs enchaînements ; les passages incertains sont omis ou hédgés)
Core ideas
La Transylvanie, matrice et problème. Le présentateur et Georges Walter expliquent que Cioran n'a jamais revu la Transylvanie de son enfance, qu'il traite comme un lieu presque mythologique et une source de sa réflexion sur l'histoire : plusieurs peuples (Hongrois, Saxons, Roumains, Turcs) y ont cohabité dans l'empire des Habsbourg. Walter évoque l'anecdote de son père, soldat hongrois en 1916, pleurant avec les Hongrois à l'apparition du petit Otto de Habsbourg, qui a servi de porte d'entrée à la conversation. Cioran dit que le conflit roumano-hongrois est « stupide » mais presque insoluble, que l'Occident ne le comprend pas, qu'il faudrait un homme politique capable de trouver une formule (il évoque un modèle suisse, une quasi-indépendance de la Transylvanie), et qu'il faut absolument dépasser le nationalisme. Dans un texte lu à l'antenne (« Lettre à un ami lointain »), il se disait fasciné par le hongrois comme langue à la fois d'horreur et de beauté (« c'est en hongrois qu'on devrait expirer »).
Après Ceaușescu : malaise, déception, absence de personnalités. Cioran juge que les dirigeants actuels sont impopulaires pour d'autres raisons que la question hongroise, qu'il n'existe pas de personnalité politique importante en Roumanie (« un mystère » à ses yeux), que la liberté retrouvée ne suffit pas aux peuples de l'Est (déception après l'enthousiasme), et que Ceaușescu a aggravé les choses en poussant à partir la minorité allemande qui aurait pu servir d'intermédiaire. Il ne se prononce pas sur un retour des émigrés (il a quitté la Roumanie depuis cinquante ans) et dit ne pas imaginer de « pèlerinage » dans ses paysages ni retourner un jour. Il observe aussi que l'Europe libérée risque de devenir un continent d'émigrés potentiels.
Constantin Noica, l'ami lointain. Le présentateur rappelle que la « Lettre à un ami lointain » (1957) s'adressait à son ami d'enfance Constantin Noica, philosophe resté en Roumanie, dont la réponse ne parvint jamais à Cioran et valut six ans de prison à son auteur ; Noica a ensuite publié des traductions (Platon notamment) et exercé un grand rayonnement comme « maître à penser » avant de mourir en 1987. Cioran parle de leur arrivée à Paris dans les années 1930, de l'habileté de Noica (qui lisait à la Nationale les livres des professeurs avant de leur rendre visite pour les éblouir), de sa « naïveté » compatible avec l'intelligence, de son désir d'agir comme maître à penser et du « jeu subtil » qu'il aurait joué avec le régime, qui le laissait libre sur le plan strictement philosophique à condition de ne pas attaquer le pouvoir ; Cioran se dit partagé : admiration et reproche sur les concessions faites.
Exil, langue, anniversaire. Le présentateur cite des passages de la lettre : la question d'une « malédiction » qui frapperait l'Occident, l'épuisement du français « inabordable » (cigarettes, café, dictionnaires pour écrire une phrase correcte) et une description très sévère, rapportée avec réserve, de la civilisation occidentale. Cioran évoque aussi ses conversations avec les étudiants roumains après mai 1968 (« nous voudrions bien consommer »), son statut d'apatride et son refus de célébrer son quatre-vingtième anniversaire (« dans ma famille on n'a jamais fêté l'anniversaire »), malgré les projets de son éditeur allemand. Il termine sur un fatalisme qu'il attribue aux Roumains et qui, dit-il, a une dimension religieuse et métaphysique.
Excerpts
“« Il faut dépasser le nationalisme, c'est absolument indispensable. »”
“« C'est en hongrois qu'on devrait expirer, ou alors renoncer à mourir. »”
“« Dans ma famille, on n'a jamais fêté l'anniversaire. »”