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Kristeva, Julia

linguiste, psychanalyste, essayiste, romancière

Julia Kristeva - Entretien (L'Heure bleue)

Artesquieu · Aug 26, 2022 · partial coverage

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Coverage note: full (transcription automatique par endroits déformée, notamment dans les passages chantés ; les noms propres sont donnés tels que le transcript les restitue)

Core ideas

Kristeva explique le titre, Je me voyage, comme un clin d'œil à la langue française, où la tournure ne se dit pas, mais qui dit une identité « en mouvement » : même intégrée à la culture française, elle garde son accent et son étrangeté, qui sont à la fois une épreuve et une chance parce qu'ils permettent de traverser les frontières des pays, des disciplines et « de soi-même ». Elle refuse l'idée que tout le monde « se voyage » dans un monde globalisé : se mettre en question demande une expérience intérieure risquée. Les mémoires sont nées d'une proposition de son éditeur Claude Durand (décédé depuis) de les faire sous forme d'entretiens, ce qui était déjà « une sortie de soi », avec un jeune psychologue, Samuel Dock, d'une trentaine d'années. Elle compare son livre aux portraits désarticulés de Picasso, tout en précisant qu'elle ne se laisse pas « déshabiller » mais construit, par la force des choses, une identité plurielle (exil, structuralisme, psychanalyse, roman, mariage, maternité), en se disant féministe sans affirmer « une identité contre une autre », et partisane de la bisexualité psychique, source de créativité, que l'on trouve selon elle chez Colette.

Elle évoque une enfance « chaotique » : une mère biologiste et « darwinienne », un père passé par la théologie avant la médecine et très croyant, contre lequel elle et sa sœur « montaient au créneau », mais aussi la fête bulgare de la culture, le 24 mai, où les enfants incarnent chacun une lettre de l'alphabet slave de Cyrille et Méthode, ce qui lui a inscrit très tôt la capacité de « faire langue » ; elle dit être née deux jours après la déclaration d'une guerre (le chant de son anniversaire parlait de la guerre déclarée par l'Allemagne et la Russie, selon elle). Elle raconte son départ de Bulgarie la veille de Noël 1965 avec une bourse pour étudier en France (une thèse sur le nouveau roman, qu'elle a ensuite réorientée vers l'histoire du roman), la personne censée l'accueillir qui n'est jamais venue, un bref passage par l'ambassade, puis l'hébergement chez une collègue d'un journaliste bulgare dont elle avait défendu le livre, ce qui lui a valu d'être violemment attaquée dans la presse communiste de l'époque. Elle dit avoir préféré, malgré les difficultés, la vie d'étrangère à Paris plutôt que de « rentrer chez les staliniens », et parle de sa rencontre avec Philippe Sollers, d'une « intelligence de peau » (« tête à tête, mais surtout corps à corps »), et de leur fils David, qui a des handicaps neurologiques et lui donne « une grande leçon d'énergie vitale » (« je rêve donc je suis »).

Sur la langue, elle explique que le français est resté pour elle une langue seconde, apprise chez les dominicaines et à l'Alliance française, avec Colette et Hugo comme modèles de grammaire, et qu'elle ne rêve en français que depuis sa psychanalyse : le structuralisme (Barthes, dont elle était amie) lui apparaissait comme une langue de surface, et c'est la psychanalyse freudienne qui lui a permis d'entrer dans « la chair du langage » et de faire sens avec le corps. Elle compare la vie de couple, où l'on perd souvent le registre infantile et où l'on parle politique et actualité, à une quête pour « parler bébé » et retrouver l'éclosion (Colette : « le grand événement de la vie, c'est l'éclosion »). Tiphaine Samoyault, qui a suivi son séminaire sur Proust, la décrit comme un modèle qui ne s'impose pas comme tel, et évoque le portrait de « l'étrangère » par Barthes, qui « vous oblige à changer de place ». Kristeva défend ensuite l'idée que le défi des intellectuels est de toucher la passion de chacun « au singulier », pas des communautés, évoque sa trilogie sur le génie féminin (Hannah Arendt, Mélanie Klein, Colette) qu'elle présente comme un appel à la singularité créative de chaque femme plutôt qu'un féminisme « global », dit ne pas avoir peur de la mort mais de la douleur de la fin de vie, et termine par une apologie du bonheur à partir d'Émilie du Châtelet (« il faut savoir jouer avec les illusions, et en jouir »). Elle conclut à propos de Bob Dylan qu'elle n'est pas choquée qu'il ait eu le Nobel, rapportant que l'on a choisi Dylan parce qu'il désintègre les frontières entre genres musicaux et poésie.

Excerpts

“« Quelque intégrée que je sois dans la culture française, dans la langue française, j'entends mon accent et je vais préserver cette étrangeté. [...] L'étrangeté est à la fois une épreuve et aussi une chance, parce que ça peut permettre ce voyage, c'est-à-dire de traverser les frontières des pays, des disciplines, mais aussi les frontières de soi-même et en soi-même. »”

“« Pour essayer d'entrer dans la chair du langage, tel que je l'avais senti chez Colette, "rose noire, confiture d'odeurs", il faut être enfant dans cette langue pour la parler comme ça. Il me fallait faire une psychanalyse, et ce sont seulement les théories freudiennes du langage qui peuvent me donner un accès à faire sens avec le corps. »”

“« Ce qui m'a paru intéressant, c'est comment le féminisme, contrairement à d'autres mouvements libertaires, est une conception de la vie qui mise sur le singulier, sur la créativité de chaque femme. Et cet appel à la singularité créative de chaque femme, je l'appelle le génie féminin, pour qu'en lisant l'histoire d'Hannah Arendt, de Mélanie Klein, de Colette, les femmes retrouvent leur propre génie personnel. »”