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Jakobson, Roman

linguiste

Roman Jakobson et Tzevtan Todorov - Regards croisés sur l'apport linguistique de Roman Jakobson

Artesquieu · Feb 2, 2024

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Core ideas

L'émission retrace comment Jakobson, dont l'œuvre s'étend de 1916 à 1976, doit son orientation linguistique à une formation initialement extra-linguistique : marqué par les mouvements artistiques du début du XXe siècle (Braque, Picasso, Stravinski), il transpose à l'étude de la langue le geste du cubisme, qui refuse de peindre les objets pour eux-mêmes et privilégie les rapports entre les choses — de même que la langue doit être étudiée selon ce qui lui appartient en propre plutôt que selon ce qu'elle est censée représenter. Jakobson évoque directement, dans des extraits d'archives, sa lecture précoce de Mallarmé au lycée dès 1912, qui lui révèle des possibilités nouvelles pour l'étude du langage poétique, illustrée par sa propre traduction en vers russes du sonnet en « yx ».

Robert Georgin détaille l'apport majeur de Jakobson à la phonologie : contrairement à l'ancienne classification des phonèmes fondée sur leur point d'articulation dans le gosier (jugée trop complexe et sujette à confusion), Jakobson découvre, dès ses travaux au Cercle linguistique de Prague, que le phonème n'est pas l'unité minimale de la langue mais un faisceau de traits distinctifs organisés de façon binaire (sourd/sonore, nasal/non nasal, etc.) — reflétant selon lui le fonctionnement binaire général de l'esprit humain, qui superposerait ce même principe à toute classification, y compris dans la distinction courante entre l'animé et l'inanimé. Cette classification, définitivement établie dans les années 1960 avec l'aide de l'Américain Morris Halle (onze paires d'oppositions, vingt-deux traits distinctifs), sera reprise intégralement par Noam Chomsky, bien que celui-ci ait contesté les travaux syntaxiques de Jakobson — la syntaxe restant, selon le mot de Troubetzkoy cité dans l'émission, le « continent noir » de la linguistique.

Tzvetan Todorov souligne la position singulière de Jakobson parmi les linguistes : façonné par son amitié avec les grands poètes futuristes russes Khlebnikov et Maïakovski, il n'a jamais pu concevoir une théorie du langage où la poésie serait marginale, s'opposant violemment à l'idée que la poésie ne serait qu'un simple écart pathologique par rapport à la norme linguistique. L'émission détaille plusieurs thèses poétiques centrales de Jakobson qui seront développées dans les épisodes suivants : la poésie comme « suremploi » du code de la langue qui finit par le modifier (illustré par la remarque de Butor sur l'imparfait chez Flaubert) ; la formule de Valéry selon laquelle la poésie est une « hésitation prolongée entre le son et le sens » ; l'existence d'un symbolisme universel des sons (le « ou » perçu comme plus sombre que le « i »), que la poésie peut pourtant équivoquer délibérément ; l'idée, propre à Jakobson selon Georgin, d'une véritable « poésie de la grammaire » agissant aussi bien dans les langues à cas comme le russe que dans des langues comme le français ; et le principe de récurrence structurant fondamentalement le poème (rime, accents, parallélismes thématiques), illustré par la lecture du sonnet « La Mort des amants » de Baudelaire. L'émission se referme sur l'insistance de Jakobson à rattacher la poésie à l'enfance, citant les travaux de la linguiste américaine Ruth Weir, qui enregistra au magnétophone les monologues nocturnes de son jeune enfant avant qu'il ne s'endorme — documents que Jakobson juge d'une importance capitale à la fois pour la linguistique et pour la psychanalyse, révélant les premières tentatives enfantines de rime, de rythme et de jeu de mots.

Excerpts

“« Le phonème n'est pas le plus petit élément de la langue, le phonème est un ensemble de traits distinctifs [...] l'esprit humain fonctionne selon un système binaire, toutes les opérations de codage ou de décodage dans le cerveau se font sur le modèle binaire de oui ou de non. »”

“« Jakobson a été comme brûlé par une expérience initiale, qui est son admiration et ensuite son amitié pour quelques poètes de tout premier ordre [...] depuis, il n'a jamais pu créer une théorie du langage dans laquelle la poésie aurait été un élément marginal. »”

“« Elle a mis ce magnétophone dans la chambre de son enfant [...] et comme j'ai dit dans la préface, ces monologues qu'elle a publiés sont les documents les plus importants pour la linguistique et pour la psychanalyse. »”