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Tiercelin, Claudine

philosophe, professeur au Collège de France, chaire de métaphysique et philosophie de la connaissance, auteure du Ciment des choses. Petit traité de métaphysique scientifique réaliste

Claudine Tiercelin - Entretien (L'imagination comme barrière)

Artesquieu · May 23, 2023 · partial coverage

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Coverage note: full (transcription automatique approximative par endroits)

Core ideas

Prochiantz, qui se dit scientifique de pratique et non philosophe, demande à quel moment le chercheur quitte la logique pure pour « prendre le risque de l'imagination ». Tiercelin dissipe d'abord un malentendu : l'imagination a longtemps été pensée en philosophie comme passive, liée aux images, aux copies et à la perception, donc comme « maîtresse d'erreur » (Descartes distingue concevoir et imaginer, le chiliogone ne pouvant être imaginé ; les empiristes en font un simple degré de vivacité des impressions ; Kant lui confie le schématisme, entre sensibilité et concept). Mais il n'y a pas de « logique pure » sans images : Charles Sanders Peirce montrait que même la déduction la plus élémentaire construit une figure, une « icône », qui aide à passer de la prémisse à la conclusion (les « modèles mentaux » de certains psychologues le reprennent). Dans les sciences de la nature, c'est surtout la phase de découverte de l'hypothèse qui fait appel à l'imagination : elle relève chez Peirce de l'abduction, instinct naturel déjà doté d'une forme inférentielle, que l'on soumet ensuite à la déduction et à l'expérience ; Tiercelin dit avoir du mal à y voir un « risque ».

Prochiantz précise ce qui l'intéresse : non l'image mais la capacité d'aller au-delà de l'image, qui est le vrai risque (un chercheur qui s'en tient à l'image redécrit ce qu'il savait déjà). Tiercelin répond que les travaux récents évitent le modèle « tableau » des images mentales (débat des années 1970 entre le modèle pictorialiste de Kosslyn et le modèle descriptiviste de Pylyshyn) au profit de la notion de représentation mentale, dont l'imagination se distingue de la croyance : imaginer n'exige pas l'adéquation au monde, croire attend d'être justifié, et l'intelligence scientifique veut que ses croyances soient justifiées. Après un intermède musical, ils comparent art et science : Tiercelin soutient que la finalité de la science est la connaissance et la vérité, celle de l'art davantage la compréhension, mais refuse de les opposer (l'art a une visée cognitive ; on apprend plus sur les phénomènes sociaux dans La Recherche du temps perdu que dans bien des sciences, et en éthique « il vaut mieux lire un bon roman que suivre un cours de philosophie morale »). Elle évoque les travaux sur l'imagination dans la fiction (Gregory Currie et l'imagination « récréative »), les émotions devant la fiction, le paradoxe du comédien, et les différences entre imagination humaine et animale (théorie de l'esprit des primates, enfants de quatre ans).

Sur la différence sujet/objectivité, Prochiantz note que le sujet doit être évacué d'une théorie scientifique, qui doit être la même pour tous, alors que l'artiste est inséparable de son œuvre ; Tiercelin objecte que l'œuvre dépasse l'expérience de l'artiste (elle reste quand il n'est plus là, comme le théorème de Pythagore), et que l'artiste a besoin de technique, d'atelier et de collaborateurs (la « fabrique de la peinture »), et non de la seule inspiration. Sur les contraintes sociales de la création (commandes religieuses, mécènes, galeries), elle répond que toute pensée est soumise à des contraintes qu'un grand artiste transcende, des œuvres de commande restant de grandes œuvres. Sur le beau, elle défend l'existence de valeurs objectives (le vrai, le bien, le beau) et de critères objectifs du goût, tandis que Prochiantz avance une base évolutive du goût (le gras et le sucré) et de règles morales de base, puis se demande si la beauté peut être définie comme la vérité ; elle se méfie des lectures simplistes de la neuro-imagerie (une image n'a pas de sens sans règle d'interprétation, elle résulte d'un calcul qui suppose une théorie du cerveau), sans nier son apport (comparaison entre cerveau de singe et d'humain regardant le même film). Pour finir, Prochiantz demande si une machine qui disposerait de tout le savoir de Darwin produirait la théorie de l'évolution ; elle répond que ce qui compte est que, une fois la découverte faite, elle résiste, tout en distinguant les vérités mathématiques et celles des sciences de la nature (géométries non euclidiennes, théories évolutives).

Excerpts

“« Très souvent l'imagination est entendue, comme elle l'a été très longtemps classiquement, comme quelque chose qui a trait à la passivité de l'esprit, lié à la présence d'images, de copies, de ressemblances avec la réalité, et donc entaché d'erreurs : imagination maîtresse d'erreur et de fausseté. [...] Mais même dans la déduction la plus élémentaire, disait Peirce, je construis une figure, une icône, qui m'aide à penser la façon dont je passe d'une prémisse à la conclusion. »”

“« Une différence entre un état mental tel qu'imaginer et croire, c'est que lorsque vous imaginez quelque chose, vous n'attendez pas que votre esprit soit en adéquation avec le monde, tandis que lorsque vous avez une représentation mentale qui est de l'ordre de la croyance, vous vous attendez à ce que cette croyance soit justifiée. C'est ce qui explique que l'intelligence scientifique ne se contente pas d'imaginer : elle veut que ses croyances deviennent justifiées et rendent compte de la réalité des phénomènes. »”

“« Je suis absolument convaincu que la littérature est une voie d'accès à la compréhension du monde différente de celle des scientifiques. Quand on a lu La Recherche du temps perdu, on a compris des choses sur les phénomènes sociaux et sur la psychologie humaine de façon assez forte. Dans le domaine de l'éthique, il me paraît assez clair qu'il vaut mieux lire un bon roman que de suivre un cours de philosophie morale. »”