Gracq, Julien
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (une émission d'environ une heure et demie ; transcription automatique par endroits très déformée, surtout les noms propres, les titres et les transitions entre voix ; les passages incertains sont omis ou hédgés)
Core ideas
Les Eaux étroites : une promenade d'enfance « initiatique ». Gracq explique que ce récit d'une promenade devenue rituelle (sur une petite rivière) est « initiatique » au sens de commencements : les vacances, temps privilégié de loisir mais aussi de frustration, portent des expériences affectives dont l'enfance fait germer le pressentiment, sans sens mystique. Le texte est une reconstruction ambiguë, où la mémoire déforme et où l'expérience ultérieure éclaire l'enfance. Il procède par associations libres, tout en suivant l'écoulement du temps, et convoque des écrivains (Poe, Nerval, Balzac) dont l'eau, la petite rivière ou le paysage de sa Vendée natale (le bas Poitou, pays sans passé « qui n'avait pas de nom » jusqu'à la Révolution) rappellent les thèmes.
Le jeu d'échecs, le fragment, l'essai et la fiction. Passionné de parties d'échecs (il se dit lecteur de parties plus que joueur), Gracq voit dans ce jeu quelque chose qui oscille entre science et art : le style personnel n'apparaît qu'au plus haut niveau. Il explique que roman, essai et réflexion sont naturellement mêlés (Balzac, Proust, Stendhal) et que le souvenir s'accommode mieux de la réflexion que la fiction, qui se précipite dans l'avenir. Il décrit l'imagination comme une combinatoire de souvenirs et de perceptions, et la mémoire de l'écrivain comme une mémoire orientée qui retient ce qui entre en consonance avec ses thèmes dominants, peu nombreux. Le livre, dit-il, « ne pousse pas comme un arbre » mais ressemble plutôt à un fleuve qui reçoit des affluents obéissant à une même pente.
Paysage, géographie, absence de psychologie. Formé à la géographie physique (agrégation d'histoire-géographie, avec De Martonne), Gracq se dit sensible à la physionomie des paysages et à la symbiose de l'homme avec le milieu (air, climat, terre) : ses personnages sont tributaires du lieu qu'ils traversent, sont « transparents », sans psychologie classique, sans morale, sans famille ni relations sociales, et obéissent plutôt à des attractions et répulsions empruntées à la chimie ou à l'électricité (Les Affinités électives, Breton). Il tient que « on n'écrit pas avec des thèmes abstraits » mais avec des images concrètes. Il évoque le goût du voyage (la route romaine abandonnée dans La Route), sa rupture des liens familiaux et sociaux comme « disponibilité », ses voyages en voiture en France (le Massif central) et son séjour dans une université américaine.
Les trois récits de La Presqu'île. Il présente La Route (un fragment sans personnage, centré sur une route romaine devenue signe de voyage et sur une civilisation qui s'efface), La Presqu'île (la presqu'île de Guérande, mais aussi un personnage lui-même « presqu'île », qui communique mal, toujours en avance ou en retard sur le présent, et le thème de la chambre habitée) et Le Roi Cophetua (nouvelle imaginaire nourrie par Poe, une tempête d'automne en forêt de la banlieue parisienne, la Toussaint 1917, un rituel entre personnages). Il précise que ces trois textes sont réunis par hasard.
Un balcon en forêt et Le Rivage des Syrtes. Un balcon en forêt naît de la « fausse guerre » (1939-1940) et de l'idée des maisons fortes (un blockhaus surmonté d'une fausse maison de campagne), d'où le titre à sens multiples (loisirs en surplomb d'une catastrophe, perspective sur ce qui vient). Gracq explique avoir écrit à la troisième personne alors qu'il y met ses souvenirs, et inversement à la première personne pour le texte imaginaire. Il cite Gaëtan Picon pour opposer le « bonheur menacé » du Balcon (personnage passif, qui se met à l'abri de la catastrophe) au bonheur à trouver dans la menace des Syrtes (personnage actif qui déclenche la catastrophe). Il refuse que la mort soit un thème obsédant (à propos d'un commentateur qui y voit un « théâtre de la mort »), notant qu'un étudiant a remarqué que presque tous les chapitres des Syrtes commencent en plein jour et s'achèvent la nuit, ce qui était inconscient, et qu'il termine volontiers ses livres sur un point d'interrogation. Un commentateur décrit la « tension érotique profonde » et la politesse froide de l'homme, qu'il rapproche d'un dandy dans la lignée de Breton, et Gracq lit la « signalétique des personnages de mes romans » (Lettrines) : un personnage de fiction « marginal », sans activité, résidences secondaires « mer et forêt ».
Lettrines, critique d'amateur, accélération du monde. Il explique que Lettrines et Préférences sont faits de fragments, forme tardive qu'il rattache au goût de l'époque pour le brut et l'inachevé (Novalis, esquisses en peinture). Il se dit « amateur » plutôt que critique, préfère parler de ce qu'il aime, et défend une critique « impressionniste » aux multiples foyers (comparaison avec les projections cartographiques), plutôt que scientifique, tout en reconnaissant les progrès de la science de la littérature : pour lui, l'intérêt d'un livre commence à sa lecture. Il décrit enfin une « grande accélération » de la technique et du paysage depuis les années 1960 (le bocage de l'Ouest disparaît, résidences secondaires).
La situation des lettres. Rappelant son pamphlet La Littérature à l'estomac (1950), il décrit le contexte de la guerre froide, une scission entre littérature d'extrême gauche et le reste, l'intimidation par l'existentialisme et le « vedettariat » de Sartre et Camus via les médias. Vingt-cinq ans plus tard, il juge la situation plus inquiétante : la littérature perd du terrain face aux sciences humaines (linguistique, psychanalyse, sociologie), face à une paralittérature de livres dictés au magnétophone, face à la concentration éditoriale et à la rotation rapide des titres ; il note la crise de la poésie, la dévaluation de la littérature par rapport aux arts plastiques (livres illustrés où le texte n'est plus qu'un prétexte) et l'évolution rapide de la langue. Il ajoute que l'imagination collective se déplace du château, de la maison (grenier, cave) et des symboles d'immobilité vers l'automobile et les symboles de mouvement.
Excerpts
“« Une œuvre d'art est une finalité, ce n'est pas un objet naturel. »”
“« Ce serait plutôt l'image du fleuve qui reçoit des affluents. »”
“« On n'écrit pas avec des thèmes abstraits. »”