Lemaître, Pierre
▶ Watch on YouTubeCoverage note: full (transcription automatique par endroits déformée ; les noms propres sont donnés avec les graphies du transcript, approximatives pour certains personnages et historiens)
Core ideas
Lemaître explique que son roman, très commenté, s'est à la fois « rétréci » (on finit à force de le raconter par répéter les mêmes phrases) et « élargi » (les questions des journalistes lui ont fait voir des aspects qu'il ne voyait pas). Il l'attribue à la convergence d'une envie de travailler sur la Grande Guerre, d'un moment où il pouvait le faire et d'une confiance dans sa capacité à mener un roman ambitieux. Il se dit « redevable » au roman policier, par lequel il a commencé (son premier livre, Travail soigné, dont le titre fut trouvé par son éditeur, avait reçu vingt-deux refus d'éditeurs), qui lui a appris à nouer « un contrat implicite avec le lecteur », le sens du rebondissement et du suspense, qu'il transpose dans un roman historique et picaresque. Il compte faire de ce roman le premier élément d'une fresque sur un « siècle de référence » (grosso modo 1915-2015, de la naissance de son père à la fin de sa carrière), sous forme de romans qui se touchent par un coin sans reprendre les mêmes personnages, comme un puzzle. Il raconte s'être servi de la documentation « comme d'un anxiolytique » avant de se lancer, rend hommage aux historiens Bruno Cabanes (La Victoire endeuillée) et à Béatrix Pau (orthographe approximative), et explique qu'il part des personnages plutôt que de l'histoire, parce qu'un roman est avant tout « une fabrique à émotions ».
Son sujet, dit-il, est la « minuscule fenêtre de temps » entre l'armistice et les Années folles : le retour des anciens combattants, de « jeunes vétérans » dans un pays qui ne peut pas s'occuper d'eux, qui tombent dans la précarité, et qu'il veut rendre justice. Il décrit la Grande Guerre comme la dernière guerre traditionnelle et la première guerre moderne, avec ses records de massacre (six obus par mètre carré à Verdun), et évoque un souvenir d'enfance, à Aubervilliers, d'une « gueule cassée » vendant des billets de loterie dans une guérite, qui lui faisait peur. Il présente ses trois personnages principaux : Albert Maillard, employé de banque timide, « pierrot triste » ; Édouard Péricourt, artiste flamboyant de famille riche, défiguré par un éclat d'obus après avoir sauvé Albert, ce qui crée entre eux une dette symbolique au sens de Marcel Mauss ; et Henri d'Aulnay-Pradelle (orthographe approximative), aristocrate désargenté et cynique, qui incarne l'adversité. Il y ajoute Joseph Merlin, fonctionnaire inspecteur des nécropoles, inspiré du Cripure de Louis Guilloux dans Le Sang noir, républicain antipathique doté d'un grand sens moral.
Le roman s'appuie sur des scandales réels : le commerce des cercueils (les exhumations de plusieurs centaines de milliers de soldats confiées à des sociétés privées qui auraient fabriqué des cercueils trop petits pour gagner quelques francs de plus) ; la démobilisation chaotique, qui retient des soldats six à huit mois sous les drapeaux dans des casernes absurdes ; et le marché des monuments aux morts (plus de trente mille érigés, vendus sur catalogues, un coq gaulois pour 90 francs, selon ses chiffres cités de mémoire), dont Albert et Édouard font une arnaque en vendant des catalogues de monuments qu'ils ne fabriquent pas, aux dépens de familles qui se cotisent pour honorer leurs morts. Lemaître dit aimer tous ses personnages, peiner à finir le roman (l'affection qu'il leur porte s'éteindra doucement, « un phénomène de deuil assez classique ») et envisager d'autres livres du cycle.
Excerpts
“« Quand vous écrivez un roman policier, il y a deux manières de vous y prendre, schématiquement : vous partez de l'histoire et vous inventez des personnages pour aller avec, ou vous partez des personnages. Et je me suis rendu compte que lorsqu'on part de l'histoire, assez fréquemment on a du mal à faire exister les personnages. [...] Avant tout un roman, c'est d'abord une fabrique à émotions. Ce ne sont pas les histoires qui font l'émotion, c'est les gens qui vivent les histoires. »”
“« Mon propos, c'est d'essayer de rendre justice à ces hommes qui ont été peut-être maltraités, qui ont été mis dans une guerre qui n'a jamais eu d'équivalent. [...] Ils vont tomber dans la précarité, à la limite de l'exclusion, ils vont devenir de nouveaux pauvres. C'est ça le sujet de mon livre. »”
“« On va ériger plus de trente mille monuments aux morts dans les quelques années qui suivent directement l'après-guerre. Ce qui veut dire que c'est un énorme marché, on appellera cela le marché du siècle. Mais on ne peut pas payer des artistes pour faire des monuments originaux : on a donc fabriqué des monuments industriels, des fonderies vont faire des catalogues. »”