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Cohen, Albert

écrivain, auteur de Belle du Seigneur, ancien haut fonctionnaire international

Albert Cohen - Entretiens (1976)

Artesquieu · Sep 3, 2023

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Core ideas

Cohen, malade, reçoit ses interlocuteurs dans son appartement genevois et se dérobe aux questions en poursuivant ce qu'il appelle son « monologue » depuis l'humiliation de ses dix ans. Il parle d'abord de son nom : Abraham (prénom « de l'intérieur ») et Albert (prénom « circulable chez les chrétiens ») ; Cohen signifie prêtre en hébreu, d'où des privilèges (bénir le peuple, rachat des premiers-nés, interdiction d'entrer au cimetière), et il dit que la religion juive, privée de Dieu à ses yeux, est une religion de 613 interdits qu'il admire. Il évoque son ami d'enfance Marcel Pagnol, dont il lit des poèmes de lycéen et des lettres.

Il décrit une vie « avec la mort » depuis l'enfance : obsession de la mort et crainte d'être enterré vivant, convaincu que si les gens savaient qu'ils vont mourir, ils seraient « tous bons ». Il dit n'être pas un intellectuel, ne pas savoir expliquer ses livres, qui sont des rêves (sauf Le Livre de ma mère et Ô vous, frères humains, récits intimes), qu'il dicte à sa femme, ajoutant sans jamais enlever, comme une « prolifération cancéreuse » (quatre manuscrits de Belle du Seigneur). Il se dit plus fier d'avoir participé à l'accord international du 15 octobre 1946 sur la protection des réfugiés que de ses livres.

Le récit central est celui de l'humiliation d'enfance (lu dans Ô vous, frères humains) : à dix ans, un camelot marseillais l'interpelle publiquement comme « sale juif », ce qui le fait fuir et s'enfermer des mois dans sa chambre avec des livres français ; il évoque aussi un autre rejet à six ans, au jardin, par une mère de famille, ainsi que l'humour juif comme « arme » et défense contre le malheur. Il raconte sa mère, qu'il juge une sainte, et son père, « dictateur » faible qu'elle lui a appris à aimer par pitié. Il en tire une « loi de tendresse et de pitié » : savoir que tout homme mourra, même le méchant (il évoque Pierre Laval dans sa cellule), fait naître la pitié.

Sur Belle du Seigneur, ses interlocuteurs l'accusent d'être dur avec Ariane et avec les femmes ; il répond qu'il l'aime, qu'il a poussé la caricature, qu'il ne peut ni ne veut expliquer ce qu'il fait « avec son ventre », que l'amour est d'abord un piège sexuel (« piège à souris ») qui devient estime, qu'il ne croit qu'à l'« amour nuptial » et pas à la passion, nourrie de faux-semblants, et qu'il est déchiré entre son adoration des femmes et sa colère de les voir attirées par les « forts ». Il décrit ses livres comme nés du désir de faire quelque chose pour la femme qu'il aimait. Il commente les diplomates de la SDN (« singes présomptueux et servile ») qu'il a fréquentés comme haut fonctionnaire, sans prétendre que ses personnages soient des portraits.

Dans la dernière partie, il se dit agnostique mais attaché à la loi juive et à la Bible comme « roman magnifique » dont Dieu serait la grande création, rejette la vie éternelle et les « réalités invisibles » comme magie infantile née de la peur de la mort, critique les spiritualistes et même Mauriac, tout en admirant certains chrétiens ; il dit accepter sa propre mort par amour de la vie, et avoir renoncé à d'autres enfants pour ne pas leur donner « la maladie et l'agonie ». Sur Israël, il estime qu'il y a « deux justes » : le peuple juif a droit à sa terre et à son État, et les Arabes palestiniens ont droit à leur État, c'est ainsi que cela doit finir ; il évoque son engagement sioniste (représentant de Chaïm Weizmann à Paris en 1939) et une offre d'ambassade du Premier ministre israélien conditionnée à l'apprentissage de l'hébreu. Il déplore la course aux armes nucléaires et au cosmos, prédit une disparition possible de l'espèce humaine, et conclut que sa « vérité » est que les hommes, condamnés à mourir, devraient cesser de se haïr et avoir pitié les uns des autres, vérité « folle » qu'il tiendrait de sa mère.

Excerpts

“« En ce seizième jour du mois d'août, à 3 h 05 de l'après-midi, sortant du lycée où j'étais allé suivre un cours de vacances pour cancre en arithmétique, je vis un attroupement. [...] Alors, rencontrant mon sourire tendre de dix ans, sourire d'amour, le camelot s'arrêta de discourir. [...] "Je vois ça à ta gueule, tu es un sale juif. [...] Messieurs dames, je vous présente un copain à Dreyfus." [...] Je suis parti, éternelle minorité, le dos soudain courbé, avec une habitude de sourire sur la lèvre. »”

“« Tu mourras, et celui-ci qui m'ouvre, et cet autre qui t'a fait du mal mourra. Alors, de cet avenir agonisant naîtra la tendresse : oui, ce méchant aussi est un pauvre condamné à mort. [...] Je vis avec la mort depuis mon enfance. [...] Si je sais que mon ennemi va mourir, je ne peux pas ne pas l'aimer. »”

“« Nous avons tous besoin du piège à souris que constitue une certaine beauté. Pour commencer un amour, nous sommes obligés d'entrer dans cette ratière que la plaisance corporelle. Une fois que nous sommes là-dedans, petit à petit ce qui est d'ordre sexuel disparaît et vient ce qui est pour moi respectable : l'estime qu'on peut avoir sur le caractère. [...] La passion vit de faux-semblants ; ce que j'appelle l'amour nuptial, j'y crois tout à fait. »”